Les souvenirs de Valentine Morin
Mon mari Jean était fils de marinier et la vie a été rude pour lui. Un jour, alors qu'il avait 16 ans, son père est tombé à l'eau
au barrage de l'Aiguille sur la Vilaine. Lui voulait se jeter à l'eau pour sauver son père, mais sa mère l'en a dissuadé, il y avait bien
trop de courant. Je me souviens que c'était au moment de Noel et il laissait quatre gosses à la maison.
Valentine a pris le métier de batelière à l'âge de 22ans. Avec Jean d'abord sur un chaland de bois au doux non de
Touraine (M 785) long de 26,58 m. Il avait été construit en 1912 et avait d'abord été mené par Clément Coiffard de Montjean
puis Jules Jaouen de Roc St André.
A cette époque, la vie d'une femme sur un chaland n'était pas facile. Je sais ce que c'est que de laver un bateau dit-elle.
Cette location ne faisait guère le bonheur de la petite redonnaise. Elle le dit sans acrimonie mais sans cacher sa pensée :
Le bateau était à la châtelaine des Forges de Lanouée et je ne voulais pas ma vie durant engraisser les châtelains par notre travail.
Valentine voulait donc son propre bateau et sa liberté. Elle a eu l'un et l'autre mais les discutions avec Jean allaient parfois bon train.
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- Il faut qu'on achète un bateau, disait-elle."
- Mais on ne pourra peut-être pas le payer, répondait Jean.
- Si les autres mangent du pain, toi aussi, ripostait-elle pour gagner la partie.
Elle voyait 80 à 100 bateaux qui sillonnaient les canaux et le travail ne manquait pas. Il fallait voir le trafic. On allait même
jusqu'à Gouarec (cote d'Armor), là ou les chalands ne pouvaient plus aller.
Pour chercher du bois, les un allaient sur la vilaine, les autres sur le Morbihan à Pontivy, ou à Hennebont. A Redon on nous appelait
les Nantais. Il y avait les gars d'Hennebont qui n'étaient pas très sociables et n'avaient pas bonne réputation. Il y avait aussi les Malouins,
des groupes quoi, et chacun avait son nom.
Malgré les difficultés, c'était la belle époque mais plus belle sera encore celle du Sainte-Anne, second bateau des Morin.
Si le premier des bateaux de Valentine était resté fidèle aux chevaux de traits le second avait été transformé avec pose d'un moteur.
Il s'appelait Ste (M 1266) Anne et c'était un chaland en fer construit en 1911 aux ACB (Ateliers et chantiers de Bretagne)
de Nantes.
Le premier propriétaire sera Auguste Alligourdin dit " Alibaba". Il sera d'abord motorisé avec un Industrie de 36 cv, puis ce
sera un Beaudoin 50-60 cv.
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Avec Jean Morin de Redon, il deviendra Cap Tourane. Les Morin navigueront à avec ce bateau jusqu'en 1957, mais avant la retraite, ils auront connu eux aussi un naufrage.
C'était aux Corbinières et c'est une chose qui n'aurait jamais dû arriver, se souvient Valentine. Notre bateau avait été chargé à Nantes
mais celui qui s'en était occupé n'avait pas fait attention. "Nous étions trop lourds et pourtant, c'est comme cela qu'il nous a fallu faire route.
Nous étions en compagnie d'autres bateaux et c'est nous qu'étions les plus chargés. C'est arrivé du coté de la carrière des Corbinières.
On a talonné sur un caillou qui n'était pas balisé. L'eau rentait de partout et on a coulé en s'enfonçant au fur et à mesure, jusqu'à ce
qu'on touche le fond. Il ya eu une belle solidarité pour nous aider quand notre bateau fut appuyé au fond de la rivière. Nous transportions
du savon et tous les mariniers nous ont donné la main pour sauver ce qui pouvait l'être. Ce jour là, les femmes de Beslé ont fait leur
bonheur avec le savon. Ensuite, on a réussi à mettre le bateau à terre et il fut réparé au chantier Le Gall. Oui vraiment, il y avait de
la camaraderie entre nous.
Propos compilés par Claude Rabet sur coupures de presse Ouest-France de 1956 - (juin 2010)
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