Le fluvial de JPh-Lamotte - Les pénichards
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Fernand Touquet dit "Toutou"

Et Moïse à remarché sur les eaux ...
... un conte de fée chez les pénichards
(2007)

Vous voulez partager avec les jeunes générations vos souvenirs de navigation, des histoires de mariniers envoyez-les ici, nous les publierons dans ces pages

Répertoire des bateaux bretons
Fernand Touquet2
Fernand Touquet1
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Moïse

          Ce vétéran de la flotte marinière a donné naissance à une belle histoire d'amitié, à une association et a permis à un homme de se réaliser pleinement. Voici l'histoire de la fusion entre Toutou et son bateau qui fut l'accomplissement d'un rêve.


          Le long du quai Saint Cyr de Rennes, les passants croisent chaque jour Moïse. Ce vénérable bateau qui est amarrée ici avec quelques autres est sorti du chantier "Libaudière Frères et Cie" de Nantes en 1892. Il serait actuellement le plus vieux de France et c'est le seul qui reste à avoir été construit en tôles rivetées. Une technique qui avait été conçue quelques années plus tôt pour la tour Eiffel


          C'est un gabarit breton de 26,75 x 4,57 mètres donc pas une péniche mais un automoteur. Ce fut d'abord un chaland halé, à la force musculaire. Le carré central de l'origine était peut-être destiné à recevoir des ânes ou des chevaux qui tiraient le bateau. Mais il est possible qu'à cette époque, il eut été ce qu'on appelait ailleurs un "panama" (sans moteur et sans chevaux).


Pour les plus simples des mariniers, c'était la femme et les enfants qui hâlaient le chaland sur le canal avec la bricole, une sorte de large ceinture de tissus passé en bandoulière sur une épaule et reliée à l'aussière. Pendant ce temps, l'homme était à l'arrière du bateau et poussait avec une perche. Cet état durera onze ans, jusqu'en 1903 où on lui a installé à bord son premier moteur, un Laval de 43 cv.


       

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Photo 001 : Fernand à bord de son "Moïse". Une image qui inspire la quiétude, mais que de travail pour en arriver là.

       


A la rouille pour 10 ans

          Dès la sortie du chantier, Moïse viendra s'amarrer devant la trémie du quai Saint Cyr de Rennes. C'est là que se trouvait la société Huchet qui en était à la fois le propriétaire et l'affréteur. Pendant environ 70 ans, le bateau va assurer le transport de son fret qui sera composé de sable, gravier, pâte à papier ou de charbon, etc.... Puis il sera abandonné pour cause de vétusté et patiemment, l'oxydation va faire son œuvre. Pour éviter qu'il coule, le propriétaire venait parfois boucher les petits trous avec des tampons de ciment prompt mais quand on en est là, c'est que l'inéluctable se prépare.


Les pénichards, nouvelle race aquatique

          Le temps s'est écoulé ainsi pendant une bonne décennies et au début des années 80, certains avant-gardistes commencèrent à s'intéresser à ces anciennes "péniches" (terme consacré chez ceux "d'à terre" pour tout ce qui flotte en eau douce). Ils se disaient que ces pièces du patrimoine en devenant habitations, seraient au moins sauvées de la destruction. Parmi eux, Claude Fleurent qui en 1986 venait d'acheter son premier bateau, le "Cenomans". Il avait également acquis le "Moïse" qui se tenait encore péniblement à flot le long de son quai.


Ca avait pourtant mal commencé

          Hélas, son état de délabrement ne l'empêchait nullement de susciter des convoitises. Un jour, Claude voit un clochard sortir du bateau avec un morceau de cuivre démonté sur le circuit de refroidissement. Comme il ne pouvait pas surveiller le bateau tout le temps, il eut l'idée de le couler (photo 4). Il savait qu'il y a peu de fond à cet endroit et qu'une bonne partie du bateau resterait émergée. Dans cet état, personne ne pouvait plus monter à bord pour le piller et le moteur qui était encore complet avait des chances de le rester. Il ne s'inquiétait pas pour le redémarrage car un Diesel n'a pas d'électricité et ne craint pas l'immersion comme un moteur à essence.


       

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Photo 002 :"Moïse" ammaré à un quai près des tas de sable. Une image qui résume sa vie active de commerce

       


          A cette époque, Claude qui habitait Rennes souhaitais y amener Cenomans, mais le bateau n'était pas un gabarit breton. Pour passer les écluses, il fallait le raccourcir de six mètres. Il a alors consulté le Chantier Merré de Nort-sur-Erdre qui lui demandait 60.000 Frs de l'époque pour les travaux. Pour Claude, c'était une fortune, beaucoup plus cher qu'il n'avait acheté le bateau. Le ton est monté et il est sorti du chantier en claquant la porte. Le soir chez un copain, il était assis à une table le visage morose, ressassant son problème. Il n'y avait pas beaucoup le choix de chantiers dans la région et il n'entrevoyait même pas l'ombre d'une solution. A l'autre bout de la pièce, un gars l'observait alors qu'il est noyé dans ses sombres pensées.


C'était Fernand Touquet, les cheveux frisés, les yeux rieurs et un peu moins de la trentaine. Il s'est levé et approché de Claude pour lui demander s'il avait des soucis. Bien sûr qu'il en avait, mais à quoi bon s'épancher, ce n'était pas un inconnu de rencontre qui allait raccourcir son bateau. Néanmoins, la discussion s'est installée et de fil en aiguille, Claude a quand même fini par évoquer son problème concernant le "Cénomans". Alors Fernand a lui dit :
- Mais je suis métallier et je peux peut-être t'aider.
- Oui mais combien vas-tu me prendre, demande Claude.
- Rien, répond Fernand
- Comment rien ?
- Je ferais ça gratuitement, pour la beauté du geste, pour l'amour des bateaux


          Claude fut un peu interloqué et on le serait à moins mais ce ne fut pas une promesse de bistrot et dès le lendemain les deux hommes se retrouvaient sur place pour constater l'étendue du travail. De ce tas de ferraille rouillé, il fallait faire un bateau habitable et capable de naviguer. Fernand Touquet, désormais surnommé Toutou a continué à surprendre Claude en réaffirmant que celait ne lui posait pas de problème, que c'était tout à fait faisable et qu'il allait le faire mais à une condition, il ne voulait pas entendre parler d'argent.

          Il s'est alors mis à travailler, le soir, les week-ends, pendant les vacances et il prendra même un mois de congé sans solde pour finir le travail. Il refusait toujours d'entendre parler d'argent.


       

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Photo 003 :Moïse en fin de carrière attendant un acheteur ou que la rouille en vienne à bout.

       


Pendant ce temps, il vivait avec Claude qui l'hébergeait dans sa caravane, le nourrissait et l'aidait financièrement comme il pouvait. Le travail avançait péniblement. Toutou démontait les tôles rouillées, découpait, soudait, etc. Les conditions hivernales furent assez difficiles mais le travail avançait.

Et Toutou achète une maison

          Puis un jour, Toutou à acheté une petite masure quasiment en ruine auprès d'un canal. Claude lui a demandé :
- Pourquoi tu as acheté ça ?
La réponse de Toutou fut toute simple :
- Et bien... pour voir passer les bateaux
- Mais pourquoi tu n'en as pas acheté un ?
- Parce qu'il n'y en à plus à vendre, t'en connait un toi ?"
Claude était bien placé pour le savoir. Effectivement, des coques rouillées à pas cher, il n'en connaissais plus. Toute la nuit Claude s'est mis à réfléchir et il se produit parfois des miracles. Il s'est dit : "mais au fait, j'ai Moïse qui ne me sert à rien".


          L'aube déchirait à peine le voile de la nuit quand il a appelé Toutou :
- Allo Toutou, je voulais être le premier à te féliciter de ta nomination au grade de capitaine".
Sorti brusquement sorti de sa torpeur matinale Toutou à vite reprit vite ses esprits pour répondre simplement :
- Déconne pas... j'arrive
Il avait tout de suite compris qu'il venait de devenir propriétaire de Moïse et à titre gratuit.

Moïse flotte... et coule

          Le chantier pour la renaissance de Moïse à commencé à son tour et Toutou s'y est lancé à corps perdu. Il a fallut trois motopompes avec des buses de 20 cm pour pomper l'eau de l'intérieur et le tenir à flots à mesure que la coque se remplissait. Pour la première fois, comme dans l'ancien testament, Moïse fut sauvé des eaux, comme pour faire passer le peuple élu. Cette fois, l'élu c'était Toutou et cette extraordinaire histoire d'amitié sera le noyau sur lequel va se greffer l'association "Nevez Noé" (les nouveaux Noé) des pénichards du quai Saint Cyr de Rennes.


Une dizaine d'étudiants canadiens oisifs qui étaient là furent demandés en renfort pour hâler Moïse sur environ cinq kilomètres. Tout se passera bien et dans l'euphorie pour les étudiants, mais à l'écluse d'Apigné, là, juste devant le sas, Moïse à de nouveau coulé.Ce n'était pas les eaux de la mer Rouge qui se refermaient sur lui mais il fallut encore quatre moto-pompes pour le sortir de ce mauvais pas. Toutefois, le but était proche car le slip-way était juste de l'autre côté de l'écluse. Après un dernier efforts sur les bricoles, le bateau se trouva devant son site de mise au sec et fut enfin sorti de l'eau avec des "tire-forts".

Cinq mois de métallerie

          Après le Cénomans, Toutou à repris la meuleuse et la pince à soudure. Pendant cinq mois, la rouille sera son maquillage quotidien et le fard de ses cheveux frisés mais rien n'entachera sa gentillesse et son sourire permanent. Les panneaux rivetés du fond qui fuyaient furent entièrement démontés et ceux qui pouvaient être sauvés furent réutilisés en panneaux de pont et pour une porte de placard.


       

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Photo 004 : Moïse coulé par Claude Fleurent pour éviter que les pièces du moteur ne soient pillées

       


Toutou nous dit fièrement qu'il est le seul en Bretagne à avoir un toit en fer rivetée Eiffel. Toutes les tôles du fond seront changées et va alors commencer alors le long travail d'aménagement qui va durer 5 ans. Au fil des mois, Moïse va devenir chaque jour plus accueillant et plus confortable. Pour le bois, c'est Claude qui donnera un coup de main.

Un siècle plus tard

          En 1992, le bateau est revenu s'amarrer au quai Saint Cyr à la même place que celle qu'il avait en 1892. Un siècle plus tard, il avait retrouvé toute sa fierté en conservant son nom. Aujourd'hui, les docks et la trémie de chargement ont disparu du quai depuis une dizaine d'années, et le quartier est maintenant le site d'immeubles de grand standing mais Moïse est toujours là, à sa même place. La présence de ces péniches est même devenu un argument de vente pour les appartements parait-il.

Moïse

          C'est là l'histoire très raccourcie de la résurrection de Moïse mais il est difficile d'évaluer la colossale somme de travail et les domaines de compétences que représente la réfection d'un tas de rouille de 26 mètres de long, rouillé et coulé, en une chaleureuse habitation flottante de 100 m2. Aujourd'hui, Toutou a la fierté d'avoir à bord sa fille Lise pour les aventures marinières. A 16 ans, elle a déjà sérieusement apprivoisé le macaron en donnant ainsi à son père la joie de transformer sa timonerie en marquise.

Larmes et étonnements

          Aujourd'hui encore, Moïse ne cesse de susciter l'émotion. Un jour sur le quai St Cyr, une femme de 80 ans est passée, puis elle s'est arrêtée, émue, car elle venait de reconnaître le Moïse. C'était une éclusière d'Ille et Rance qui autrefois éclusait régulièrement ce bateau qu'elle croyait coulé depuis belle lurette. Et l'histoire se répète. Il y a deux ans, une femme s'est arrêtée devant le bateau et s'est mise à pleurer. Alors en la voyant, Fernand est sorti pour lui demander ce qui se passait.

Elle a simplement répondu "c'était le bateau de mon oncle". Invitée à monter à bord, elle a refusé car l'émotion lui nouait la gorge.

          Ce bateau parcourt environ 300 kilomètres par an et tout au long des biefs, il rencontre des anciens qui l'éclusaient dans le temps. Pendant l'arrêt de midi, il n'y a pas de fermeture légale pour Moïse, mais cela ne fait pas gagner de temps car une fois dans le sas, il faut boire un verre pendant qu'on sort les souvenirs qui sont rangés sous les casquettes.

          Pour mieux cerner ce qui peut pousser un humain avec une telle force vers un bateau, il suffit d'écouter Toutou. Il explique que si un jour, il rentre du travail et que le moteur n'est pas en état de tourner, même si aucun déplacement n'est prévu dans les mois qui viennent, il ne se sent pas à l'aise. Moïse n'est pas simplement un bateau d'habitation, c'est bien autre chose que ne pourront jamais comprendre ceux qui ont des racines fixes dans une maison.

JPh-Lamotte (octobre 2007)          


       

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Photo 005 : ----------

       

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Photo 006 : ----------

       

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- Photo 007 : Quand on voit cette épave, on imagine facilement la dose de courage et d'obstination qu'il faudra pour en faire un intérieur chaleureux.

       

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- Photo 008 : Fernand au travail, la restauration de "Moïse" vient de commecer

       

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- Photo 009 : La renaissance est en cours. La robe est déjà belle, l'intérieur va suivre.

       

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- Photo 010 : ----------

       

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- Photo 011 : Fernand est au macaron et à droite de dos, c'est Jean-Paul du bateau "Neptune"

       

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- Photo 012 : Moïse au quai Saint Cyr à quelques mètres de sa place de déchargement un siècle plus tôt

       

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- Photo 013 : La cale rouillée est devenue un intérieur chaleureux

       

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- Photo 014 : ----------

       

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- Photo 015 : Les bois chaleureux de Moïse ont été patinés avec un mélange d'obstination et de transpiration. Pour la finalité, veillez à bien respecter les doses minimales.

        Fin de page

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- Photo 016 : Fernand Touquet dit "Toutou" à borde de Moïse.
Et si on lui dit qu'il de la chance d'habiter ici, il pourra répondre, à l'instart de Jean-Michel ("Avontuur") : "Non ce n'est pas de la chance, c'est autre chose !..."


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