Le fluvial de JPh-Lamotte - La batellerie artisanale
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3 - Alain Ragot

Les souvenirs d'un ancien marinier héritier de trois siècles de batellerie
(Photos et documents provenant des archives familiales de Alain Ragot)


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Alain Ragot
Alain Ragot
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"cold case" chez les mariniers

            Quand depuis cinq générations on vient au monde là où se trouve le bateau familial, de quel pays est-on exactement ? Etant non seulement marinier mais également passionné d'histoire, Alain Ragot s'est un jour plongé dans celle de sa famille pour remonter le cours de sa généalogie. Ce qu'a découvert ce batelier historien fait frémir et à de quoi modifier radicalement le regard qu'on peut porter sur un vie. Il nous livre ici sa contre enquête sur un "cold case" familial d'un siècle.

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          Il y a très longtemps que je voulais établir ma généalogie car depuis des années, je me demandais de quelle région nous pouvions venir. Quand on vit de père en fils sur des bateaux depuis cinq générations, la question revêt une légitimité et une importance qui est sans commune mesure avec ceux "d'à terre". Un jour, je me suis donc attelé à la tâche et je ne m'attendais certes pas à ce que j'allais découvrir.

          Quand on fouille dans les profondeurs d'une généalogie, on peut parfois trouver un enfant illégitime, un déserteur ou un voleur de poules, ces aléas qui sont le lot de toutes les familles. Par contre, ce que moi j'ai découvert, me donne aujourd'hui encore des frissons.

          Tout a commencé quand j'ai demandé, à la Mairie d'Etréchy, deux actes de décès concernant Potier Jean et Martin Solange que je situais aux alentours de 1910.


Quand j'ai reçu la réponse, je suis resté figé devant la photocopie à fond jauni de l'acte. Ils étaient morts tous les deux, le même jour à la même heure. J'ai tout de suite pensé à un accident mais à cette époque, les automobiles n'étaient pas légion et cela me laissait perplexe. Je suis d'abord allé voir ma grand-mère paternelle, qui était la petite-fille des époux Potier et je lui ai demandé qui étaient mes arrières grands-parents. Malgré la simplicité de sa réponse, j'en eus le sang glacé : "Tu sais mon garçon, je crois qu'ils ont été assassinés tous les deux, mais comme je n'étais pas née, je ne peux pas t'en dire plus".

          J'ai longtemps tourné cette idée dans ma tête et je ne savais trop comment pousser plus loin mes investigations. Pourtant, je voulais en avoir le cœur net. Quelques mois plus tard, je me suis rendu à Bourges aux archives départementales du Cher. Là, j'ai pu consulter "La dépêche du Berry" et en feuilletant les numéros reliés, je suis arrivé à celui du 22 février 1910.


En première page, l'aboutissement de mes recherches s'affichait plein cadre et en lettres noires sur papier jauni. Je pouvais lire le titre cinglant : " L'assassinat d'Etréchy".

          Les détails de l'article ne disaient pas tout et il me fallait en savoir plus. Pour cela, j'ai fait une demande de dérogation auprès du Tribunal car le dossier qui n'atteignait pas l'âge légal de 120 ans, n'était légalement pas consultable. Le ciel était avec moi car l'autorisation me fut accordée et je pus enfin retourner aux archives du Cher mais je n'imaginais pas encore l'ampleur de la tâche qui m'attendait. On m'a remis un dossier de 25 cm de haut soigneusement ficelé qui contenait dépositions, photos de mes aïeux morts sabots aux pieds, différentes coupures de journaux, tout y était... presque 100 ans après.


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Photo 001 : Un gendarme auditionne un témoin - Les deux cadavres sont à droite sur le terrain

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Voici donc l'histoire :

          La scène se passe au soir du 21 février 1910, dans une ferme isolée, à l'écart d'Etréchy, petit village du Cher. M et Mme Potier vaquent à leurs occupations. Solange est en train de faire de la couture, quant à Jean il est avec son petit-fils près du feu. Il est 21 heures et quelqu'un frappe à la porte. Solange va ouvrir et dans la pénombre de la porte d'entrée, elle distingue une silhouette corpulente. L'homme lui demande le chemin pour la ferme de Poussy. Elle lui répond : "Mon garçon, tu es ici à "la ferme du dimanche". Je vais sortir te monter le chemin". Elle sort alors dans la nuit accompagnant l'inconnu. Quelques minutes plus tard, M Potier qui est resté devant la cheminée entend un cri. Il se précipite dehors, vers sa compagne qu'il découvre gisant au sol. Stupéfait, il n'a pas le temps de réaliser qu'il reçoit un coup sur la tête et il s'effondre au sol.


          Gabriel, le petit-fils, resté seul dans la maison, est dans son lit. Il voit deux hommes entrer et l'un d'eux lui demande les clés de l'armoire. L'enfant, terrifié, répond qu'il ne sait pas. L'homme tire les rideaux du lit, l'enfant s'allonge et s'endort. C'est peut-être ce qui lui a sauvé la vie. Au petit matin, le jeune Potier se réveille et se lève seul. Il prend le chemin de l'école et passe devant les deux cadavres. Quand il arrive à l'école, tout tremblant, il bredouille à son maître d'école : "Grand-père et grand-mère sont morts sur le chemin et ils saignent".

          La Gendarmerie prévenue est arrivée sur les lieux avec un médecin et les corps ont été transportés dans un garage attenant à la maison. On s'aperçut alors que le père Potier avait un mouchoir serré autour du cou. Il faut donc admettre qu'en dépit de ses blessures à la tête, le vieux s'était défendu avec une telle vigueur et qu'il avait fallu l'étrangler pour en venir à bout.


          Les époux Potier n'avaient qu'un fils, le père du petit Gabriel, qui fut prévenu aussitôt. Les obsèques eurent lieu le jeudi à 11 heures du matin. Les voleurs n'avaient pris qu'une somme dérisoire puisqu'à la suite, on a retrouvé une boîte cachée sous un pied de lit et dissimulée sous un carrelage. Elle ne contenait que 1.500 Frs dont 1.460 Frs en or et 40 Frs en argent.

          L'enquête a commencé et on a bien frôlé l'erreur judiciaire car un certain dénommé Augy a eu bien du mal à démontrer son innocence. Augy était un marginal de 25 ans, un petit voleur de poules, qui deux jours après le crime, se promenait à la foire aux bestiaux de Baugy. Cela ne passa pas inaperçu et quand les gendarmes furent mis au courant, il fut arrêté sur le champ. Pour la vindicte populaire, on venait d'arrêter l'assassin de "la maison du dimanche" et la rumeur s'amplifiait. Pour son malheur, il avait sur lui un billet de 500 Francs.


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Photo 002 : Perrin Baptiste (à gauche) et Dubois Eloï (à droite) dans le box des accusés le 7 juillet 1910 à la Cour d'Assise de Bourges

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          Il fut questionné sans relâche car il ne pouvait justifier la présence d'une telle somme d'argent dans la poche d'un homme qui mendiait ou vivait d'expédients et de petits travaux. Il fut soumis à la question pendant deux longs mois, jusqu'en avril, où un certain Baron vint spontanément faire une déclaration à la Gendarmerie.

          Deux jours après le crime, il se souvint qu'un copain nommé Désiré Perrin l'avait invité à faire une "virée" proposant de régler tous les frais rubis sur l'ongle. Joignant le geste à la parole, Perrin avait sorti plusieurs billets. Cela ne manqua pas d'étonner Baron car le Perrin en question était vacher dans une ferme et ses gages ne justifiaient nullement des gestes aussi prolixes.


          Comme Augy, Perrin ne put justifier l'origine de cet argent. Il sera entendu pendant plusieurs jours et il finira par craquer : "Oui, on a fait le coup mais je ne voulais pas tuer. " Il finit par dénoncer un troisième complice, un nommé Dubois, âgé comme lui de 20 ans, domestique à Etréchy dans une ferme. Les deux gaillards vont alors jouer un jeu diabolique qui aurait pu mener Augy à la guillotine. Ils vont tout nier en bloc et diront que c'est Augy qui a tout imaginé, tout manigancé et qu'eux n'ont fait que le suivre. Heureusement, un des larrons va commettre une erreur fatale. Perrin et Dubois sont enfermés à la prison de Sancerre quand un gardien s'aperçoit que le premier essaie de faire passer un message au second.


Le billet fut immédiatement saisi et on pouvait y lire : "dit bien que c'est Augy qui a fait le coup. Nous, on ira en prison et lui aura la tête coupée. Surtout, dit bien ça, tu entends"

          Ce billet qui devait envoyer Augy vers la mort, eut pour effet de l'innocenter. En fin de compte, c'est Dubois qui avoua le premier qu'ils n'étaient que deux à commettre ce crime. Les assassins de "la maison du dimanche" étaient sous les verrous. Quant à Augy, on ne lui demandera plus ultérieurement de justifier l'origine de ces 500 Frs.

          Le 7 juillet 1910, le procès s'ouvre à la Cour d'Assise de Bourges ? La salle est pleine et les deux enfants des victimes sont présents.


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Auguste Potier est marinier à la Compagnie Générale de Navigation et Gaston est domestique dans une ferme. Il y aura 27 témoins et 13 jurés. Me Casier défendra Perrin et Me Breu défendra Dubois. Le procès durera trois jours et les deux accusés reconnus coupables seront condamnés aux travaux forcés à perpétuité. Ils s'embarqueront à bord de la Martinière à destination de Cayenne. Perrin décèdera le 10 septembre 1930, après 20 années d'enfer et Dubois se suicidera le 1 décembre 1949, jour de son anniversaire. Il aura passé 39 ans au bagne. Ils auront payé chèrement un double meurtre qui ne leur avait rien rapporté du tout mais qui avait coûté deux vies innocentes.


          Quant à moi, je suis allé plusieurs fois à Etréchy où j'ai rencontré les descendants des témoins de l'époque. Je me souviens de deux dames âgées de 80 ans qui étaient les petites filles des voisins des époux Potier. Elles m'ont rapporté que quand elles n'étaient pas sages, on leur disait qu'on allait les amener à la maison du crime. Jusque dans les années 80, quand un enfant devenait turbulent, on lui disait : " Tu ne feras qu'un Perrin ou un Dubois !. ."

          Je me suis également rendu sur la tombe de mes aïeux et sur la pierre tombale, on peut lire :
Ici reposent M. et Mme Potier
Sauvagement tués par une main criminelle



Je suis un passionné d'histoire de France et de faits divers, mais finalement, nous avons chacun notre passé. Le 21 février 2010, cela fera 100 ans qu'un soir, deux personnes âgées qui ne demandaient rien à personne, qui avaient durement travaillé la terre et patiemment économisé quelques sous, ont trouvé une fin tragique. La mort est venue les chercher à domicile. Quant au petit Potier, il s'est marié et il est devenu marinier comme papa. Il est décédé à Montereau en 1982. Je l'ai rencontré deux fois sans jamais me douter qu'il avait vécu un tel drame dans son enfance. Mais comme le dit ma grand-mère : "Tu sais mon garçon, c'est une vieille histoire".

Alain Ragot (novembre 2009)          


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Retour aux affichettes - 003a Retour aux affichettes - 003b
Photo 003a/003b : Les ruines de "la maison du dimanche" en janvier 2003

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Photo 004 : En médaillon, le jeune Potier qui deviendra lui aussi marinier
(Suite de l'article cadre suivant)

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