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Quand M. Jean est né en 1930, son père était capitaine du remorqueur de Seine, le Richard Cœur de Lion. Il fut donc élevé au son des vagues et des gros moteurs diesel et dès l'âge de 14 ans, il commence à y travailler comme matelot. Au retour du service militaire, il devient à son tour pilote de Seine sur les fluviaux-maritimes, une tâche qu'il assumera pendant treize ans. En 1967, il embarque sur les pousseurs fluviaux, comme Capitaine et ensuite en tant que Commandant*. En cette année 1979, on retrouve M. Jean comme Commandant sur un convoi de 180 mètres de long qui transporte |
du charbon de Rouen ou du Havre jusqu'à Paris. Le pousseur fluvial est assemblé à deux barges qui portent plus de 5.000 tonnes de fret. A l'entrée de Paris, il faut désassembler une barge pour passer les ponts et le convoi de 3,20 mètres de mouillage (tirant d'eau) est réduit à 115 mètres de long. Il restait alors 25 km à parcourir. Ce charbon servait à cette époque à alimenter l'énorme et gourmande centrale électrique de Vitry en amont de la capitale. Le monstre dévore plus de 10.000 tonnes de charbon chaque jour. A l'aide d'une roue-pelle à godet, il faut deux heures et demi |
pour vider une barge. Les convois de pousseurs qui naviguent jour et nuit, en faisant jusqu'à quatre rotations par jour en plein hiver, n'y suffisent pas. Il faut également approvisionner la centrale avec des trains. Puis vient le mois d'octobre qui avait mal commencé car depuis une dizaine de jours, M. Jean était malade et en arrêt de travail. Le 23, encore fatigué, il reprend son travail à midi. Le chauffage central vient de tomber en panne et les rhumatismes pour lesquels il avait été arrêté dix jours le font encore souffrir. |

![]() La moitié de la pile a reculé de 30 cm |
![]() Idem |

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Tout ne va pas pour le mieux à bord. Il y a des jours comme cela. Il est 20 h 45. le second est au macaron dans la timonerie et M. Jean est en bas dans la cabine en train de remplir quelques papiers, des problèmes à régler, décidément tout va mal en ce moment. Les piles des ponts de Paris défilent les unes après les autres le long de la bordaille (flancs du bateau). Puis ce sont les tours de Notre-dame illuminées et le Pont Neuf. En d'autres circonstances, le spectacle serait féerique mais il l'a pratiqué tant de fois, aussi bien montant qu'avalant, à toute heure et en toute saison qu'il ne le voit plus. Il ne voit que la |
vitesse, toujours excessive quand on est avalant au milieu de tant de ponts. Soudain il a un pressentiment. Il quitte la cabine froide et humide pour monter voir ce qui se passe dans la marquise. Arrivé en haut, son sang se glace. Vu de l'arrière, le convoi de 115 mètres de long est un viseur efficace qui ne laisse aucun doute. Dans la ligne de mire, c'est une des piles de la passerelle des Arts qu'il voit. La position de l'étrave indique clairement qu'il est impossible que ça passe. Malgé le fait que le convoi soit montant la catastrophe est imminente. Aucune force ne pourrait arrêter ni simplement ralentir l'inertie de cette énorme |
masse d'acier flottante de 500 tonnes qui porte 2.500 tonnes de charbon. Le salut se trouve uniquement au bout du safran mais il est bien trop tard pour incliner la direction d'une telle longueur dans quelque sens que ce soit. Dans un geste désespéré, il se jette sur le macaron et récupère en grand sur la droite. Trop tard, l'avant touche la pile. La maçonnerie ancienne, faite de pierres posées les unes sur les autres sur mortier d'argile, encaisse et amortit le coup mais la moitié de sa masse recule de 30 bons centimètres. |

![]() La passerelle après l'accident |
![]() On voit l'impact juste au milieu |
![]() M Jean sur son "London" fluvio-maritime en Seine du côté de Bonnière en février 1961 |
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Dans un fatras tout à fait imaginable, deux des portées du tablier de la passerelle s'écroulent. Toutefois, tout n'allait pas si mal que cela ce jour-là en fin de compte, car étant donnée l'heure, il n'y avait personne sur la passerelle. Aucun blessé non plus à bord du convoi et la barge elle-même n'eut à souffrir que d'un enfoncement mineur. Si on regarde le tablier de la passerelle, on remarque des bouts de ferraille entrecroisés dans tous les sens de façon tout à fait |
inesthétique, aussi bien en haut qu'en bas du tablier. Ce sont des renforts de structure en tube de type Bellay. Quant au second, qui pilotait à ce moment-là, il a évoqué un éblouissement par les voitures sur les quais rive droite. En tant que Commandant fluvial, M Jean était légalement responsable. Certes, il n'eut pas de compliment mais on ne lui en tint pas rigueur pour la suite de sa carrière. Il y eut quand même un effet à la suite de cet événement. |
La compagnie de navigation renouvelait justement à ce moment-là ses assurances et l'augmentation des primes fut, parait-il, substantielle. Pendant quelques temps, les parisiens durent faire le tour par le pont Neuf. Quant à M Jean, il a navigué en fluvial encore pendant onze ans, jusqu'en 1986 mais il a toujours en mémoire la vision et le bruit de la passerelle qui s'effondre. |

![]() M Jean sur son fluvio-maritime en Seine du côté de bonnière en février 1961 |
![]() M Jean sur son fluvio-maritime en Seine du côté de bonnière en février 1961 |
![]() M Jean à l'âge de sept ans et sa famille sur le Richard Coeur de Lion, le remorqueur de son père |
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L'île de la Cité ne lui réussissait pas car deux ans auparavant, à Noël 1976, la Seine est en crue. Les barrages sont ouverts et le courant est énorme. Au virage de l'île de la Cité et de l'Ile St Louis, le convoi est drossé et touche légèrement contre le quai, mais c'est un "légèrement" de 3.000 tonnes. L'arrière du pousseur se retrouve le long de l'île de la Cité et pour dégager le convoi il n'y a qu'une solution, il faut désassembler. Pour cela, il y a sur le pousseur des treuils qui tendent des élingues capelées de chaque côté sur la barge. La tension était telle, que quand le cliquet de sécurité fut enlevé, la roue du volant est partie dans une folle rotation |
totalement incontrôlable. En bout de course, l'arrêt fut si violent qu'une partie du volant fut éjectée en l'air, disparue à tout jamais. Pas complètement toutefois... Le convoi sorti de ce mauvais pas et amarré au quai M. Jean se met à remplir un rapport d'accident. A ce moment-là, il vit descendre à bord des policiers. Ils venaient l'informer que le morceau de volant avait atterri dans un appartement au quatrième étage d'un immeuble, au cœur de l'île St Louis, sans autre dommage que le bris du carreau. Comme cela se passait le jour de Noël, la cheminée aurait été plus indiquée que la fenêtre. |
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![]() La passerelle après l'accident |
![]() La passage du Pont Neuf avalant avec la Seine en crue. Aucune erreur n'est possible |
