Raynal le Meldois nous raconte ici un des épisodes de ce que furent les premières années de motorisation des bateaux.
Certes, le moteur apportait la liberté de mouvement des bateaux en s'affranchissant de la traction animale, humaine ou mécanique, mais à quel prix !...
Ce qui est raconté ici n'est pas unique car beaucoup de moteurs des années 40/50 ressemblaient à ça.
1953 c'était l'année du certif et après l'école me voilà dehors dans la cour des grands. J 'embarque comme matelot sur le Majori
(¹) le bateau de mon père.
Ce bateau était un Sermaize
(²) motorisé avec moteur Alsthom
(³) deux cylindres semi-diesel qui pesait 7 tonnes et mesurait 2,10 mètres de haut. Les cylindres
faisaient 88 cm d'alésage et en considérant une course d'environ 1,50 m la cylindrée approchait le mètre cube pour chaque cylindre. Les lumières de balayage
et d'échappement étaient de la grosseur d'une boîte d'allumette. Chaque cylindre comprenait trois culasses superposées. La dernière, la plus petite, comportait
une chapelle qu'il fallait chauffer pour pouvoir mettre le moteur en route. Normalement, on devait faire cela avec des brûleurs à alcool mais mon père avait installé
un système au propane et une fois que la chapelle était bien chaude ont lançait le moteur à l'air. Le vilebrequin se balançait d'un côté et de l'autre et quand il
était du bon côté, on accélérait pour qu'il démarre dans le bon sens.
Accélérateur au taquet, le régime maxi était de 188 tours/mn. Il y avait une poignée pour les gaz et une poignée pour les injecteurs que nous
réglions nous-mêmes, c'est-à-dire que c'est nous qui lui fournissions la quantité de gas-oil qu'il lui fallait. S'il fumait bleu, il y avait trop de gas-oil.
S'il fumait noir ou qu'il s'étouffait, il n'y en avait pas assez. Le système de l'alimentation en huile était manuel et avait été bricolé par mon père avec
une pompe Bosch à six pistons qu'on actionnait avec une manivelle. Au début, elle était mal réglée et je lui mettais 5 litres d'huile tous les 20 km pour le lubrifier.
Un jour, dans une écluse du côté de Melun, le moteur était au ralenti, mais un ralenti tellement lent que le moteur est reparti tout seul
en tournant à l'envers quand j'ai accéléré. J'étais au macaron et mon père de l'étrave m'a fait signe de battre arrière. J'étais en arrière mais le bateau
avançait. J'ai été obligé de mettre en avant pour reculer. Dans ce cas, la solution était de remettre le moteur au ralenti et de remettre les gaz au moment
où on sentait qu'il allait tourner dans le bon sens.
Un beau jour un cylindre a grippé. Avec mon père nous avons installé un palan sur l 'arbre du gouvernail qui passait au-dessus du moteur
et j'ai déculassé ce moteur qui faisait 2m10 de hauteur. J'ai ensuite retiré la bielle, tous les paliers et les coquilles par le trou d'homme en bas du
cylindre qui permettait en temps normal de voir si tout se passait bien à l'embiellage. Après deux ou trois jours de réflexion, mon père et moi nous avons décidé
de remettre en route le moteur avec un seul cylindre. Nous étions amarrés à Choisy-le-Roi et comme nous ne savions pas trop ce qui allait se passer
nous avons fait évacuer ma mère et mes trois frères ainsi que les bateaux qui étaient amarrés à couple.
Mon père et moi sommes alors descendus dans la salle des machines où nous avons chauffé le moteur comme d'habitude mais sur
le seul cylindre en état de fonctionner et nous avons mis en route. Je ne vous dis pas les secousses. Pour ceux qui ont connu les moteurs
monocylindre Bolinder, c'était encore pire. Un bol de café rempli sur une table se vidait par les bords en quelques secondes par les vibrations, mais
ça marchait. Sur un seul cylindre, il faisait ni plus ni moins que ses 188 tours/mn, comme avant avec ses deux cylindres.
¹) Tous les bateaux de Sermaize de cette époque d'apès-guerre étaient soudés. Les premiers bateaux métalliques comme
les Plaquet, les Maury et bien d'autre etaient rivetées.
²) Max-Josiane-Richard le nom des enfants comme il était de tradition à l'époque
³) Alsthom devenu Alstom en 1998