Le fluviales de JPh-Lamotte - Les plaisanciers
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Le despérado de la rivière Charente

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Marc Dedeyan

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          Quand nous avons pris rendez-vous avec cet homme-là, il nous avait répondu : "Quand vous serez à Angoulême, demandez simplement Dedeyan", comme pour un monument historique. Le fait est que le personnage en question est tout à fait étonnant et que depuis plus de trente ans, il succite beaucoup de passions controversées dans la ville d'Angoulême.

          Si Marc Dedeyan ne cesse de défrayer la chronique charentaise depuis plus de trente ans, c'est qu'il dérange, indispose et irrite les institutionnels en refusant d'être formaté. Mais que faire contre lui quand la population presque toute entière le soutient. "Vous voulez me virer d'ici, envoyez-moi des lettres recommandées" disait-il à un Maire. "Mais comment faire, vous êtes plus populaire que moi ! …" répondait l'élu. Voici donc un portait de cet étonnant personnage qui, libéré de toute contrainte administrative, semble également ignorer les vicissitudes physiques du froid, de la fatigue et de la douleur.


          Si Marc Dedeyan est français, son nom résume en partie ses origines. Il est né d'une mère stéphanoise et d'un père turc qui fut obligé de prendre un nom arménien pour émigrer en France en 1936. Il vient au monde l'année suivante et débute sa vie d'adulte à 17 ans, d'abord comme bûcheron puis comme maçon. Entre temps, il travaillera également chez Bouglione où il aura un contact western avec les chevaux. Il va ensuite se retrouver aux établissements Baudin de Châteauneuf-sur-Loire à construire des ponts.


Il oeuvre comme maçon coffreur mais également comme plongeur où il ne rechigne jamais à se mouiller quel que soit le temps pour passer des tuyaux dans les fonds de rivières. Pendant quatorze années, il va ainsi participer à la construction de 302 ponts jusqu'au dernier de Frégeneuil en Charente et dont le nom va s'écrire à l'encre rouge. Au matin du 26 avril 1972, à 11h10 le pont en cours de construction s'effondre dans un fatras de 200 tonnes d'acier et 800 tonnes de béton, entraînant 21 personnes dans les décombres.


       

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Cassé... mais vivant

          Marc Dedeyan est de celles-là. Le visage en sang il a perdu un œil, il est scalpé, éventré, sa jambe gauche laisse paraître les os à nu au-dessus de la cheville et il a 21 fractures, mais il est vivant, Un détail que les sauveteurs ne décèlent pas tout de suite. Sa mère, prévenue de l'accident… et de son décès…, vient pour l'enterrement. Ce n'est qu'a l'hôpital qu'elle aura des nouvelles qui, sans être bonnes, ne sont pas définitives comme on les lui avait annoncées car son fils sortira du coma au bout de quatre jours. Il va passer sept mois à l'hôpital mais de toute façon, il ne pouvait pas mourir. Il a rencontré Dieu qui lui dit qu'il ne l'emportera pas avec lui avant l'âge de 102 ans et qu'il s'assoira, à son côté, dans un grand fauteuil. Comme il vient de fêter ses 72 ans au mois d'août dernier, il sait qu'il lui reste 30 ans devant lui.


Après les ponts, le bateau

          Après dix-huit mois d'incapacité de travail, il n'a plus envie de retourner sur les ponts et sa vie va prendre un premier virage. Il souhaitait monter un ranch avec des chevaux mais il ne trouvera pas le terrain, alors c'est vers l'eau qu'il va se tourner. Son premier bateau sera le "Camargot" qu'il restaure en 1976 mais le bateau n'est porteur d'aucun projet. Deux ans plus tard il achète le "Camélia", un crevettier de 18 mètres pour 27 tonnes qui avait servi lors du tournage du film "Le jour le plus long". C'était un bateau de mer avec un tirant d'eau de 1,70 m bien supérieur au mouillage de la Charente ensablée de l'époque, mais cela, il l'ignore. Il l'achète à Rochefort et décide de le remorquer avec le "Camargot" jusqu'à Angoulême pour le transformer en restaurant.


Dedeyan le plongeur

          Arrivé à Chateauneuf, le bateau s'échoue dans le sable et n'avance plus. Marc Dedeyan est un bouledogue, quand il mord, il ne lâche plus. Il a dit que le bateau remonterait jusqu'à Angoulême, alors il remontera. On dirait que cet homme-là n'a pas de marche arrière dans sa boîte de vitesse. Il va enfiler sa combinaison, plonger devant la coque et dessabler pour que le bateau passe. Il y aura en tout 28 échouages et il va plonger et creuser chaque samedi et chaque dimanche pendant six mois et le Camélia arrivera à Angoulême. A cette époque, la plaisance n'était pas encore très développée et les gabares étaient un lointain passé. Ce bateau de mer remontant si loin fut donc un étonnement et la presse commença à découvrir un personnage qu'elle allait suivre pendant trente ans au gré de ses frasques.


       

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02a - Marc Dedeyan est avant tout un homme qui est physiquement, totalement hors du commun 02b - Une bouteille de Cognac remontée du fond de la Charente

       


Comme cela ne remplissait pas complètement sa vie le soir, il devient en plus de cela "videur" de boîtes de nuit où il sera paraît-il un chef d'œuvre d'efficacité. Du caractère turc de son père, il en a gardé des chaussures musicales. Quand on lui marche sur les pieds, il "chante".

L'eau est entrée dans ses gênes et dès qu'il a l'occasion de s'y jeter, il fait une démonstration de plongée. Jusqu'à 6°C, il enfile seulement le haut de la combinaison mais pas le bas et il plonge sans craindre de se geler… les pieds. Pour passer son brevet de sauveteur, il va nager 6 kilomètres en Seine, le corps enduit de graisse de camion, un détail pour lui. En Charente, les pompiers lui lancent un défi et il va nager trente kilomètres sans interruption en une journée. Quand il est arrive le soir à Chateauneuf, les pompiers avaient décroché depuis longtemps.


Du cognac au fond de l'eau

          Là où l'homme devient surprenant, c'est quand une goupille d'hélice tombe au fond de la Charente. Qu'à cela ne tienne, il plonge et il la retrouve sur le fond de la rivière. Dans le domaine de la plongée, il nous embarque dans une histoire invraisemblable. En 1904, une gabare chargée de bouteilles de Cognac a sombré sur un barrage de la Charente. A défaut des corps, tous les biens furent perdus. Un jour Marc était en train de plonger dans la Charente et un car de police est venu à sa rencontre :
- "Que faites-vous à gratter le fond ? Plus loin les pêcheurs se plaignent que l'eau est chargée de vase noire, il est impossible de pêcher ?".
- "Je cherche des bouteilles de Cognac ! …"
- "Et vous pensez que vous allez en trouver ? …"
- "J'en trouve ! …"


Face à l'absurdité de la situation, ils tournèrent les talons mais Marc venait de sortir du fond de l'eau pas moins de 60 bouteilles de Cognac de 1904 qui avaient passé 105 ans au fond de la Charente. Joignant le geste à la parole, il nous ouvre un coffre d'où il sort une bouteille qu'il exhibe devant nos objectifs. Nous tairons la destination des 59 autres devenues, certainement pour une bonne part, des pièces de collection. Chaque saison, des plongeurs aguerris viennent de La Rochelle à la recherche du nectar mais aucun n'a encore remonté une seule bouteille.

          Le bateau de Dedeyan est situé au pied d'un pont (en 2010) qui semble avoir la prédilection des désespérés. Quand il voit une silhouette arrêtée près du parapet, il sait ce qui va se passer et en entendant le plouf, il plonge.


       

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03 - Marc Dedeyan prépare les mât de la goélette Jeanne-Marie dans des troncs d'arbre bruts

       


Les belles et la bête

          Il a ainsi sorti de l'eau 18 personnes vouées à une noyade certaine. Parmi elles, une grande majorité de suicides et de femmes. On peut se demander quel est le chiffre des véritables suicides et quel est le nombre des fantasmes générés par les relations de presse de ces sauvetages. Un jour, il voit une frêle femme qui passe une jambe au-dessus du parapet en criant. Il l'observe et elle reste ainsi un certain nombre de minutes en poussant des petits cris. Marc est alors monté sur le pont, il l'a attrapée et basculée à l'extérieur en la tenant au-dessus de l'eau par les chevilles. "Je lâche ou je lâche pas ! …" dit-il. "Nooooon" répondit-elle. Elle en fut quitte pour repartir à pied, comme elle était venue. Au regard de ces faits, un médecin de ses amis a demandé pour lui la Légion d'Honneur qui lui fut refusée du temps de Jacques Chirac, au motif officiel qu'il n'avait pas encore 70 ans.


Devenir marinier de Charente

          Passons sur l'adaptation du Camélia en restaurant, les tergiversations administratives et l'exploitation tumultueuse du restaurant qui au final sera un succès pendant sept ans. Lui refuser la licence IV (qui autorise de vendre de l'alcool) pour son bateau, au prétexte que c'était un établissement flottant, ne fut pas une bonne idée. Il se mit aussitôt en charge de construire, en un temps record, un ponton en dur de 14 mètres qui devint aussitôt l'annexe du restaurant et il obtint sa licence IV. S'il n'a pas de marche arrière dans sa vie, il a un volant et il change une nouvelle fois de direction. Marc décide de devenir marinier… sur la Charente où la navigation des gabares s'est arrêtée depuis belle lurette. Il monte à Paris, frappe à la porte des ministères et chose incroyable, il obtient de M. Fiterman, Premier Ministre de l'époque, une autorisation de 6.000 tonnes mensuelles de fret d'Angoulême à Tonnay-Charente.


Quant aux clients, il les avait déjà pour des céréales, du bois et de la pâte à papier. Mais comment faire sur cette rivière ensablée ? Pour lui, ce n'est pas un problème, il se met tout simplement et seul, à construire le "Turgot 2000", une barge de 30 mètres de long, large avec peu d'enfoncement poussée par un 250cv de 6 cylindres Berliet et qui pourra porter 170 tonnes de fret, soit l'équivalent de 9 camions. Sitôt dit, sitôt fait et cela durera deux ans. Pour l'occasion, il invente un système d'auto-pare-battages fait de lames flexibles et de ressorts montés sur la bordaille et un propulseur d'étrave par jets d'eau, alimenté par une pompe logée en fond de cale. Hélas, la barge "cale", car elle a encore trop de tirant d'eau. Marc est un bouledogue avons-nous dit. Qu'à cela ne tienne, il achète "l'Anétho" à Castet-en-Dorthe sur le Canal du Midi, un automoteur de dragage équipé d'une grue avec un crapaud qu'il fait remonter en Charente pour draguer lui-même la rivière. Mais que faire du sable extrait ?


       

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04a - Le Dynamic 04b - Les dessous du Dynamic

       


          Il monte une SARL pour le vendre quasiment à prix coûtant car ce sable de mauvaise qualité contient une bonne partie de vase. Prix coûtant ou pas, l'URSSAF ne veut rien entendre et le taxe au tarif conventionnel et ce sera la fin de l'entreprise. De plus, la DDE s'émeut de cette opération de dragage sans autorisation et s'inquiète du mauvais état des ponts dont les piles risquent d'être déstabilisées. On ne lui autorise le dragage que dans la limite de 150 mètres en amont et en aval des ponts, ce qui rend le reste inutile. De plus, il devait s'arrêter pendant les trois mois de la fraie des poissons. Ce révolutionnaire de la Charente avait dit aux institutionnels "Je suis rentré en Charente à la force des poignets, je n'en partirai qu'à la force des baïonnettes." Hélas, à l'impossible nul n'est tenu et ce sera la fin du projet de batellerie en Charente. On est au début des années 80 et il a 46 ans. Il va alors se lancer dans un chantier qui va défrayer la chronique, le "Jeanne Marie".


Le "Jeanne-Marie"

          En 1985, le nouveau projet est de construire un bateau pour se rendre d'Angoulême aux Antilles avec des amis médecins. Il commence par demander aux autorités l'autorisation de s'installer sur un bout de quai de la taille du bateau pour la construction. On la lui accorde pour cinq ans. Il achète un étambot de bateau à la casse, une pièce de ferraille de cinq mètres de long et six tonnes qui va servir de départ au Jeanne-Marie qui doit mesurer une trentaine de mètres. Sur le quai, l'emplacement est délimité et grillagé et la construction commence. Pendant cinq ans, les Angoumois vont suivre avec passion cette folle opération qui deviendra un but de promenade. Les passants posent mille questions sur les techniques de construction, on y amène les enfants des écoles, la presse vient suivre les travaux et l'homme aux muscles d'acier devient très populaire, trop peut-être.


Les cinq années passées, la municipalité s'inquiète de la présence du bateau en chantier qui n'est toujours pas prêt à partir. Le ton monte, il reçoit du papier timbré et Marc sera même assigné au Tribunal. Pendant ce temps, la presse suit l'affaire et relate tous les détails. Il n'a pas de marche arrière mais on commence à se demander s'il a un frein car il n'en a cure et il continue sous les "viva" de la population.

          Puis, au bout de sept ans, vient le jour de la mise à l'eau qui est annoncé et le public se rue sur le quai. Le bateau est en travers de la cale et pour le glisser à l'eau, il faut le pivoter de 90°. L'opération réalisée avec des treuils et un gros élévateur de chantier va durer du matin jusqu'à plus de minuit. Une fête bien indépendante de cet événement avait été organisée dans une discothèque proche et les clients désertaient la salle pour venir grossir la foule sur les quais.


       

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          Les CRS auraient même été appelés en renfort par le gérant au prétexte qu'il y avait danger de voir tant de monde sur la rive. Peut-être souhaitait-il tout simplement voir ses clients réintégrer la discothèque mais rien n'y faisait. La foule ne cessait de grossir sur le pont et le quai en est resté noir de monde du matin au soir. Dans les rangs des badeaux, on prenait des paris et la foule suivait des yeux Marc avec sa démarche de gorille, le torse nu et la tête affublée d'un casque lourd américain :
- "Il est fou, le bateau va se casser en deux".
- "Ca ne marchera jamais, c'est trop lourd".
- "Mais si… ça commence à tourner ! …"
- "Il n'y a rien qui le retient, quand il sera à l'eau, il va aller taper de l'autre côté ! …"


          Puis vint enfin le soulagement et le grand bateau de 30 mètres se mit à flotter, il était une heure du matin et Marc avait réussi. Une femme vint lui apporter une grande casserole avec trois litres de soupe qu'il avala en trois lampées.

Le Dynamic

          Pour différentes raisons, le voyage en Martinique ne se fera pas et le Jeanne-Marie, taillé pour la mer n'est pas adapté à la Charente. Qu'à cela ne tienne, Marc change encore une fois de direction et se lance dans la construction d'un bateau avec un tirant plus faible. Cette fois il récupère 18 cuves de gaz domestique qu'il soude bout à bout en deux énormes flotteurs.


Il les solidarise avec une plate-forme sur laquelle il construit son habitation actuelle qui n'est pas encore à flot. C'est sur ce "pontoon" de type américain mais en version "Dedeyan" qu'il nous a reçu dans les frimas de la mi-décembre.

Dedeyan en live

          Quand nous sommes arrivés à neuf heures du matin à bord du "Dynamic", il faisait 3°C et un vent venu des steppes d'Asie centrale glaçait le sang. Marc était là, debout, les bras nus, en chemisette, les mains posées sur ce que nous hésitions encore à baptiser bateau, catamaran … ou radeau. L'intérieur du salon tapissé de coupures de journaux relatant ses exploits ressemblait à un hall de foire exposition.

       

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06 - Feru de western Dedeyan sor son colt 45

       


          Bien qu'il ait construit sept bateaux, sa tradition n'est pas la vareuse de marinier, mais un costume de cow-boy qui est loin d'être folklorique car il arrive tout droit des "States" où il se rend tous les deux ans. Pour compléter la tenue, il nous sort un cache poussière en cuir à 5.000 dollars d'au moins cinq kilogrammes. Mais que vaudrait le costume, s'il n'était complété par le Colt 45 à poudre noire et un Bowie knife fabriqué dans une réserve indienne qu'il pose sur la table devant lui.


          Si les histoires qu'il nous raconte dans un flot continu semblent incroyables, les visiteurs qui arrivent autour de la table à un rythme régulier confirment et ajoutent des détails encore plus surprenants. Alors Marc sort une des trois valises pleines de documents et d'archives qu'il ouvre comme un "coffre au trésor". Autour de la table, le couple de Mireille et Jean-Pierrre Rassat suivent avec attention car Marc leur a demandé de classer et gérer ses archives. A chaque question, Jean-Pierre extirpe d'une enveloppe répertoriée le document qui correspond.


Quant à Mireille, qui prépare un livre sur le sujet, elle suit la chronologie sur un carnet, pour nous préciser les dates et les lieux. Par contre, Marc est parfaitement conscient que, même avec les 102 ans accordés par Dieu en personne, le physique évolue et ce n'est pas sans une certaine malice qu'il nous montre ses poignées de porte qu'il a installées à 60 cm du sol. "Comme cela, quand je serai tout voûté, elles seront à bonne hauteur" dit-il.


       

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07 - Le chantier de Marc Dedeyan au pied d'un pont

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