Je m’appelle Jean-Paul Tirache et je suis issue d’une famille de bateliers. Je suis né le 18 juillet 1957 à Poissy (78),
cinquième d’une fratrie de deux sœurs et quatre frères. Je vais relater ici 40 années de la vie de mes parents sur leurs différents
bateaux. Ils étaient eux-mêmes tous les deux issues de parents bateliers. Mon père René Oscar Tirache est ne le 20 aout 1925
à Epinay-sur-Seine, et ma mère Georgina Flore Dubrulle le 16 décembre 1920 à Revigny-sur-Ornain (55).
Ils se sont connus vers 1949 et ont d'abord conduit les bateaux Homère et Poséidon comme salariés dans une société
dont je n'ai pas retrouvé le nom. Après leur mariage en 1952 à Conflans-Sainte-Honorine, ils sont entrés, toujours comme salariés,
à la société Dusart-Lemaire, à bord du Dedee. C'est sur ce bateau que j'ai vu le jour, ainsi que mon frère Jean-Michel. C'était un
Spitz de 1900 construit à Baasrode en Belgique. La société avait également deux autres bateaux, le Elie Sébastien et l'Odi.
Ce denier était un bateau tractionné qui sera motorisé vers 1956 aux "Ateliers et chantier de la Haute Seine" de Choisy-le-Roi.
Quant à l'Elie Sébastien, il était conduit par les frères Dewulf.
En 1976, suite à des problèmes financiers de la société, mes parents vont acheter le Dedee, quittant ainsi le statut
de salariés. Ils vont l'exploiter pendant 14 ans et le revendront en 1989 à mon frère Jean-Michel qui l'utilisera comme barge.
Le bateau à terminé sa carrière déchiré en fin d'année 1990, au chantier d’Achères à Conflans-Sainte-Honorine.
1970-73 - L'Odi… restons groupés
Au début de l'année 1970, nous avons pris l'Odi en deuxième bateau. Il était conduit par mon père et mon frère Jean-Pierre.
Il le quittera en 1971 pour entrer au poussage et mon père utilisera différents salariés pour combler son départ. En janvier 1973, mon
père a décidé de mettre ma mère et moi sur le Dedee pendant qu'il restait avec mon frère Jean-Michel sur l’Odi. Pour des raisons de
pratique et d'intendance, nous devions essayer de trouver les mêmes voyages dans les bourses d’affrètements pour naviguer ensembles.
A cette époque, ce n'était pas toujours évident. Les tableaux d‘affichage des "bureaux du tour de rôle" (bourse d'affrètement),
étaient remplis de voyages avec des céréales pour la Belgique ou Rouen avec option Le Havre.
Un jour où on se suivait comme à l'habitude, j’avais pris quelques kilomètres d’avance. En arrivant à la bifurcation du canal
du Nord et du canal de Saint Quentin à Pont l’Evèque, j'ai décidé de prendre le grand canal du nord, plus rapide. Mon père, en arrivant
une heure plus tard, avait prit le canal de Saint Quentin. C’est en ne le voyant pas arriver en fin de journée que j’ai compris l’erreur.
C'est quelques jours plus tard, après avoir fait du gas-oil chez Leperk, qu'il est arrivé "furax" à Dorignies. Imaginez la situation.
C’était ma mère qui faisait à manger pour les deux bateaux le soir, ainsi que la lessive et bien d’autres choses. Une autre fois, fois,
lors des grèves de 1973, ce fut bien pire. l'Odi est resté bloqués un mois dans le barrage de Péronne sur le Canal du Nord alors que
le Dedee était bloqué dans celui d'Arleux.
Nous avons gardé ce bateau jusqu'en 1975. C'est à cette date que j'ai quitté mes parents pour rejoindre le poussage.
Mon frère continuera encore quelques années avec mes parents sur le Dedee puis viendra pour lui le moment du service militaire.
Au retour en 1979, il quittera mes parents pour acheter le Fabiola.
1979 - Le mariage à la télé
Le mariage de mon frère Jean-Michel eu lieu en septembre 1979 à Conflans-Sainte-Honorine. Ce jour là, la cérémonie fut
filmée par un des quatre étudiants journalistes qui devaient faire un reportage sur la région parisienne. La séquence fut diffusée dans
l'émission "La course autour du monde" sur Antenne 2.
Chercher mieux ailleurs
Pendant les périodes fastes de la batellerie, les voyages s'enchainaient. Sitôt le bateau vide, mon père allait à la bourse
d'affrètement la plus proche de son lieu de déchargement. Les écluses délimitaient la zone d'influence de celle-ci et il était interdit
de s'affréter en dehors. Pour le faire et essayer de trouver un voyage plus intéressant, nous étions obligés de changer de secteur
avec le bateau vide. Nous appelions cela "faire cela vidange".
Pas d'eau dans une cale en bois
Voyager avec un bateau vide, cela signifiait qu'on avait quasiment pas de marche arrière par manque d'enfoncement de l'hélice.
Ca, c'était de la compétence de mon père. Avant de partir, il installait le bouteur. C'était une sort de safran (gouvernail) à l'avant
du bateau, qu'il dirigeait de droite à gauche avec deux cordes. Pendant ce temps là, j'était au macaron (barre à roue). Avec ces
tirettes nous rentrions dans les écluses aussi bien montant (contre courant) comme avalant (dans le sens du courant).
Nous avions 10 cm de chaque côté entre le bateau et les bajoyers (murs de l'écluse) et pas le droit à l'erreur. Nous faisions ainsi
les vallées de Montgon pendant plusieurs jours. Il fallait démonter la marquise et ce qui pouvait l'être car nous calions 3,50 m pour des
hauteurs de pont de 3,50 m sous l'arche batelière. Par grand vent, nous étions obligés de rentrer les écluses à la perche. Le bateau étant
arrêté, on poussait le nez du bateau dans l'écluse à l'aide d'une longue perche en bois terminée par un croc métallique.
Cale en fer, on ballaste
Par la suite avec le plancher de fer, nous pouvions voyager ballasté. Cela signifie que nous remplissions la cale avec l'eau de
la rivière sur un quart de la hauteur. Cela nous permettait de passer sous les ponts sans démonter la marquise. L'hélice ne "barbotait"
plus (Barboter : hélice à moitié immergée qui perd de l'efficacité). On gagnait de la propulsion et on retrouvait de la marche arrière
en cas de besoin.
Les crues
J'ai vécu les crues de la seine. Pour remonter, notre moteur Bolinder de 100 cv était bien trop faible et il nous arrivait
parfois de faire appel aux copains de mon père comme l'Excelsior. C'était un pétrole qui nous avait pris en remorque du pont
Tolbiac à Paris, jusqu'à Bonneuil-sur-Marne.
Une autre fois, par temps de crues, nous descendions la Marne, avalant les barrages couchés (1). On arrivait à
l'étalage, cul du bateau à terre et à deux mètres environ de la berge, nous laissions glisser le bateau dans le sas. Une fois
l'étrave dans l'écluse, nous étalions le bateau avec un fil de fer diamètre 18 (2). On "chopait" le premier pieu dans l'écluse
et on étalait (3) le bateau sur 25 mètres pour s'arrêter. Attention, à l'étalage les boullards (4) fumaient. Le fil de fer
devait être correctement lové. Il n'était pas question qu'il casse ou qu'il se mêle. On pouvait se faire couper une main (5)
comme un rien car on arrivait dans l'écluse à 7 ou 8 km heure et chargé de 250 tonnes de fret.
Ma mère s’éteindra août 1999 suite à une longue maladie et mon père s’éteindra paisiblement lui aussi en avril 2009.
Jean-Paul Tirache
1 : l'eau passait au-dessus
2 : Fil de fer : entendez par là, un câble d'acier tressé.
3 : Dans ce cas, "étaler" signifie arrêter le bateau. Pour cela, au passage devant le boullard d'écluse à l'entrée du sas, on
passait un câble d'acier et on faisait deux tours morts sur le boullard du bateau. L'homme tirait à un bout serrant le câble
sur le Bollard. Le câble glissait, serré sur le bollard et chauffait jusqu'à fumer. C'est ce qui explique les profondes empreintes
qu'on remarque sur le boullards de bateaux. Etaler le courant peut également signifier, aller à la même vitesse que celui-ci
quand on le remonte. On étale juste le courant, quand on avance sur l'eau et qu'on reste immobile par rapport à la berge.
4 : Le terme consacré de bollards, ou bite d'amarrage en mer, se dit boullard chez les mariniers du Nord
5 : Une des précautions élémentaires était de ne jamais laisser une main trainer dans une boucle de câble pour ne pas se
la faire arracher. La rapidité des mouvements et les forces en présence ne pardonnaient pas.
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01 - Mon père René Tirache sur le Poseidon


02 - Ma mère Georgina Tirache sur la péniche de sa mère en 1940


03 - Mon père et Odilon Dusart, propriétaire du Dedee, aux Fontinettes


04 - Juillet 1983 - Mon épouse portugaise Manuela et mon père à la voûte de Lesdin
Ce voyage de St Quentin à Liège sur le bateaux de mes parents avec 250 tonnes de blé était également notre voyage de noce
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