les fluviales de JPh. Lamotte - L'histoire à la source

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Ursmar Delcourt        
Oscar Quesnoy
Oscar Quesnoy
La batellerie du nord pendant la guerre de 1870 et la commune

La mort, le spectre de la famine et la guerre, on on peut penser au scénario d'un film, mais ce n'est que le témoignage authentique du quodidien d'une famille de mariniers
à la fin du XIXème siècle.

Vous avez une ou plusieurs anciennes photos de bateaux. Elles peuvent intéresser les familles de mariniers envoyez-les en prenant contact ici, nous les publierons dans ces pages


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1873 - 1877 : Tiré à la bricole, halé au cheval et par le toueur - 4 Mois sans fret - Manque d'eau
La grande tempête de 1876 - Tuée par une toiture - Conseil de revision et service militaire





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Nous, aussitôt vide à Meudon, mise en route sur nage (au fil du courant) car en ce temps là, il n'y avait pas de remorqueurs : il fallait descendre jusque Conflans à la bricole. (à col d'homme). Arrivés à Confiras, François s'est occupé de trouver un long jour (charetier qui accepatait de travailler jour et nuit). On en trouvait facilement car beaucoup aimaient la vitesse : le fret était bon et le nombre de charretiers augmentait. En un rien de temps nous étions à Chauny, quelques jours après à Landrecies. Là, nous avons allégé notre bourse car nos voyages à 16,50 Frs de la tonne nous ont permis de boucher un rude vide que notre Père avait fait pour l'achat des bateaux.

Notre Oncle était bien content :
- Quel malheur que je ne puis plus travailler, tout a une fin ! inutile de suivre les bateaux, je ne signalerai plus que les principales choses.
Notre Oncle n'est pas resté à Landrecies, il a vendu son bateau nommé La Nomade, ce nom veut dire errant sans habitation fixe. Après la vente ils ont été rester (habiter) à Bruile au lieu dit le Long Buhaut dans une maison de famille.

Nous, on a continué de voyager, mais fin de 1873, on a essuyé une mortalité du commerce : nous avons été amarrés 4 mois derrière la prison de Charleroi. Chaque jour, François allait chercher du travail, rien ne venait à notre aide. Il en a fait des fois le piquet chez Mi Maroquin, le plus grand affréteur du bassin de Charleroi.

Notre sœur Philomène, quelques mois après notre arrivée, elle s'est mariée avec Léon Busiére. Ils ont fait l'achat d'un bateau nommé La Providence.

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Moi Oscar, de temps en temps, j'allais au bal avec les camarades chez Delain à Dampremy; entre temps au théâtre à Charleroi, dans la semaine au concert, tout cela tuait le temps. En ce cher temps pour 2 sous on avait une chope. Tout de même, au bout de 4 mois, il est sorti 2 voyages chez Mi Maroquin pour charger à Sébastopol, dans le bief de Couillet à Chatelet pour Elbeuf. On était bien contents d'avoir trouvé de l'ouvrage, cependant le fret n'était pas haut 8,50 Frs. Du charbon tout venant, en un rien de temps on était chargés.

Bon, comme bouquet, arrivés à Conflans, il manquait de l'eau sur la Seine pour naviguer à 1,80 m d'enfoncement. Il fallait alléger, le pire c'est que l'allègement n'était pas au compte du destinataire mais au nôtre. François avait beau écrire pour attendrir le destinataire, rien n'y faisait : il ne voulait rentrer dans aucun frais. François a dit :
- Tu n'es pas pressé, moi j'ai le temps, j'ai des bras pour travailler, j'irai alléger les autres bateaux pour notre subsistance.
Moi entre temps, j'allais conduire les chevaux chez Poulain, comme cela on ne mangeait pas le bien. Ce manque d'eau durait trop longtemps aux yeux de notre chère Mère, touchée par la fatigue que François avait chaque jour. Au bout de 4 mois elle a dit :
- J'ai trouvé un homme pour nous alléger, on va quitter Maurecour.

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En ce temps là, on ne savait pas que 54 ans après, notre sœur Philomène aurait grossi le nombre des morts du cimetière de ce pays. Le marinier que Mère avait trouvé, le nommé Henri Druart, un bon type, était de Château l'Abbaye, il avait une nombreuse famille. Le prix qu'on lui a donné m'a échappé de mémoire. On le paye à la tonne, pris à Conflans et remonter. Un bateau ne pouvait pas en alléger deux et encore, par places, on traînait sur le fond surtout à Moisson.

Après que l'on ait allégé le St Roch, c'était le tour de la Jeune Joséphine par le St Roch. Après le premier tour, on a payé Henri qui a remonté l'Oise vers Chauny et Charleroi. En ce temps-là, on ne parlait pas du canal de St Quentin, les écluses n'étaient pas rallongées.

Nous, pour faire nos deux navettes Conflans Elbeuf, ça a duré un mois et demi; en ce temps-là il n'y avait que le toueur. Il ne fallait pas être pressé, et l'eau était de plus en plus basse; à un point, qu'en revenant au deuxième retour, en aval de Meulan au lieu dit Bonne-Cul, le toueur ne pouvait plus avancer tellement l'eau était basse. François a été obligé d'aller chercher des chevaux à Conflans. C'est Ferdinand Poulain qui est venu nous chercher moyennant 22 Frs, le Toueur nous a remis la somme. C'était vers la fin d'octobre 1874.

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Inutile de suivre les bateaux pas à pas. A la date que nous avons quitté Conflans, on ne pouvait faire autre chose que de passer l'hiver dans le bassin de Charleroi. En 1875, au 2éme voyage de retour à vide à Conflans, Ferdinand Poulain demande à François :
- Tu ne serais pas amateur de charger des pommes de terre pour Charleroi ? Ca dépend du prix et charger où.?
- Le prix c'est 6,50 Frs et charger à Neuville à 3 km d'ici.
- Combien de tonnes?
- Environ 160 tonnes et je ne garantis qu'un seul voyage, le 2éme
- Si c'est ça j'en fait un.
- Bon on remonte à Neuville les deux bateaux.
En un rien de temps on était chargés, fallait voir les voitures arriver. Le pire c'est qu'il fallait charger en dessous du pont. Bon aussitôt chargés il fallait partir. François nous a regardé partir le coeur gros car à l'époque je n'était pas vieux 19 ans.

Bref il nous a suivi à 20 jours près mais son chargement n'était pas complet :100 tonnes, il nous a rattrapé à Charleroi. Pour atteindre ce but nous avons fait des stations causées par les grandes eaux, c'était un hiver à inondation et tempêtes. Vides à Charleroi Mr Maroquin nous a affrétés le 20 février 1876 la Jeune Joséphine à charger aux Ardinois et le St Roch à Montigny-sur-Sambre.

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Au pays de Liege,commune de Monyigny par Jambre, durant le chargement, nous avons essuyé une grande tempête. Par un dimanche, le 12 mars 1876 vers deux heures, il a commencé à tomber de l'eau à seaux. Notre chère Mère était partie aux vêpres. Le vent a commencé à souffler toujours en augmentant à un point que les maisons s'écroulaient, les arbres cassaient et se déracinaient. Dans les rues de Charleroi, c'était rempli de débris de tuiles, de pannes et d'ardoises par milliers, que les gens ont trouvé la mort dans les rues ou dans les maisons qui s'écroulaient, car cet ouragan était universel.

J'étais bien content de voir rentrer la Mère sans être blessée, mais mouillée comme une soupe, cette plaie a été guérie en changeant d'effets. Un peu après, c'était François. Un miracle qu'il n'a pas été blessé en traversant la ville car son bateau était en aval de Charleroi et nous en amont. Nous étions aussi bien contents de le voir arriver sans accident mais trempé aussi jusque la peau. Tout en se changeant, il nous a raconté comment il s'était aperçu qu'il faisait du grand vent. Il était en train de jouer aux cartes, et il voyait le mat de son bateau qui se baissait et se relevait sans arrêt. Il s'est dit à lui-même, il y a quelque chose qui n'est pas clair. Il sort pour lâcher l'eau, mais il n'a plus fallu de jeu de cartes. Il a dit à son ami: payons et sortons ! Le vent souffle en tempête, je vais baisser ma mature, et puis je vais voir jusqu'au baquet de la Mère, ici il n'y a rien à craindre.

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Eloi a dit :
- Tu peux aller voir, je ferai le nécessaire mais fais attention en passant dans les rues d'attraper une panne sur la tête.
C'était un voisin de premier ordre, cet homme. Je passerai le plus près des murs possible !

Entre temps il a fallu attraper les petits bois du pied (structure de la toiture de ce qui servait de logement) car la jeune Joséphine n'avait pas de cabine. Pourtant j'avais bien ficelé les huis (écoutilles) avec un fintrelle (corde) mais tout de même elles se levaient à chaque rafale. Quand même, vers la soirée, il y a eu une accalmie. On a amarré le bateau solidement car après on s'attendait à une grande crue.

François a couché chez nous. Le lendemain fallait voir les branches qui passaient avalant (avec le courant) car , sur un parcours de 42 Km, a y avait 11000 arbres de cassés et déracinés. J'en ai fait ma provision de bois, il n'y avait pas que moi, ce n'était pas défendu. Bref un mois après on était encore aux mêmes pieux (au même endroit).

François en retournant à son bateau, il a appris une triste nouvelle, une fille à Fidèle Lemoine avait été tuée sur son bateau dans les ponts de Charleroi. Elle était en train de ficeler les écoutilles avec son frère et la toiture d'un hangar qui s'était envolé est tombée sur le bateau et elle a eu la colonne vertébrale cassée. Elle s'appelait Catherine et était âgée de 20 ans. On les connaissait très bien car la soeur de ce Lemoine avait été mariée avec notre Oncle Joseph Noël.

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Quelques jours après ces événements, nous avons reçu une dépêche de Bruile disant que notre Oncle Joseph était mort. Bon, voilà le bouquet ! voilà la Mère aux cent coups :
- Vite Oscar faut daller el dire à François.
Bon je prends mes jambes à deux bras et je cours au pays de Liège. En ce temps là il n'y avait pas de vélo : on avait recours aux jambes. J'arrive, la journée était finie. François était en train de se laver pour venir souper chez nous. François est tout saisi et bien surpris, quoiqu'on le savait malade. Il était si bon pour nous tous !

Tout de suite on en fait part au voisin : voilà une triste nouvelle, que dit Eloi.
- Mais François tu peux t'in aller sans crainte, et baquet y s'ra querqué com et s'rot ichi, Oscar viendra voir de temps en temps.
On remercie Eloi et puis on va boire une chope et on revient en passant sur le quai chez Mr Maroquin pour s'informer des heures de train pour Mons. Bon, on revient à bord .Voilà la Mère toute infoufiée : elle ne savait pas comment faire pour habiller François.
- Hé bien la Mère, le mieux que l'on a à faire c'est de m'acheter un costume !
Pas de dédit :
- Y ont été quer un abilemin.
En ce temps on était vite habillés, juste un costume, pas de pardessus.

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Bon, grande surprise en arrivant à Bruille ! Au lieu d'avoir un mort il y en avait deux, son beau frère Pierre était mort aussi. Après les tristes cérémonies, il faut revenir dans le foyer de l'existence, les morts on ne peut que les respecter.

François est juste rentré pour finir de charger le St Roch. J'étais bien content, on a recouvert le dernier pied (fermé la dernière cale) et on a été boire une bonne chope pour remercier Eloi. Pas la peine d'inscrire les points d'arrêt que l'on a faits pour aller jusque Paris. La Jeune Joséphine a vidé pour Mr Peintray dans le canal St Martin. Durant le déchargement, la Mère est allée à l'enterrement de Alexandre Choquet décédé à l'hôpital St Louis. Elle était bien désolée de voir que les morts soient si peu respectés à Paris : son cercueil était si mince qu'il a fallu le sangler pour le transporter !

Quittons l'année 1876 pour parler de l'armée 1877 année oû j'ai tiré au sort. J'ai du quitter les miens au lieu dit La Pâture à Dampremy dans les premiers jours de janvier, pour me rendre à St Amand et connaître mon sort.

Il n'a pas été trop mauvais, j'ai amené (tiré) 175 sur 193. Malgré ce bonheur, il m'a fallu faire un an de service. Tout de même l'on a bien fêté le conscrit comme si j'avais pris le meilleur numéro.

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J'ai eu droit au drapeau ; 3 jours après je suis revenu à Charleroi avec l'emblème. Le cousin Joseph est revenu avec moi, on a promené dans les rues avec le drapeau français, la police n'a rien dit. Mr Maroquin a dit :
- Le drapeau a le droit d'aller partout !
A la fin de la journée on est rentrés à bord bien fatigués. Notre Mère était contente que j'avais pris un bon numéro, moi aussi. Après, Joseph est reparti à Bruille. Moi, j'avais tellement bu de la bière que j'ai attrapé la diarrhée ; j'ai été longtemps à m'en faire quitte, la Mère était aux cent coups. Je suis allé consulter des médecins, et c'est un pharmacien de Chauny qui m'a guéri, bien content d'en être débarrassé.

Le conseil (de revision) m'a trouvé bon pour être soldat. Le 3 novembre 1877 j'ai quitté les miens à La Fère pour me rendre à Valenciennes dans la rue de la caserne Vincent, incorporé au 26éme Régiment d'artillerie 2éme batterie commandée par le Capitaine Marquet. Nous étions casernés avec le 14éme Dragon, c'était un régiment malheureux. Nous, on était aux anges : tous les samedis on retournait chez soi. Moi, je revenais à Bruille chez cousin Joseph. Il était venu me chercher à La Fère de crainte que ma feuille de route n'arrive pas en temps. En même temps il a visité la tombe de notre Père après être allés à la messe.

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Comme je vous l'ai dit plus haut, nous avions de bons chefs. Notre année est passée comme inaperçue : Je veux dire sans punitions. De temps en temps j'allais en permission au bateau manger des bons ratons que ma chère Mère me faisait. Le plus de mal que l'on a eu, c'est d'aller à Calais faire tirer le canon le long des dunes. Le trajet de Valenciennes à Calais aller retour, nous l'avons effectué à pied. De Valenciennes à Somain, puis Douai, Lens, Béthune, Aire, St Orner, Ardres, Calais. Notre séjour dans ce pays a duré un mois et on est revenus par le même chemin, bien fatigues. Inutile de raconter ce que l'on fait au régiment, revues et manoeuvres, après ces consignes, ronfler tout le temps du service.

Mon meilleur ami était Emile Hennbuise, un marinier de Condé sur Escaut. Après avoir fait le jacques pendant 365 jours, on nous a dit de retourner dans nos foyers, il était fin octobre 1878. Je suis venu retrouver mon bateau au rivage St Jacques en aval de Charleroi en face de Farciennes. On chargeait pour Paris. La Mère et François étaient bien contents de me voir arriver en bonne santé et de ce fait qu'il ne fallait plus de contremaître (ouvrier), et la consolation de vivre en famille. Mais ce bonheur n'était pas suffisant, il fallait faire comme les ancêtres, se marier. J'ai cherché et j'ai trouvé!






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