les fluviales de JPh. Lamotte - L'histoire à la source

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Ursmar Delcourt        
oscar Quesnoy
oscar Quesnoy
La batellerie du nord pendant la guerre de 1870 et la commune

La mort, le spectre de la famine et la guerre, on on peut penser au scénario d'un film, mais ce n'est que le témoignage authentique du quodidien d'une famille de mariniers
à la fin du XIXème siècle.

Vous avez une ou plusieurs anciennes photos de bateaux. Elles peuvent intéresser les familles de mariniers envoyez-les en prenant contact ici, nous les publierons dans ces pages


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1870 - 1871 : La guerre fait rage - Transport au son du canon - La paix signée - Plus d'argent pour manger
Français contre Français, la commune de Paris - Attendre les trains de toueurs





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Ce Général a vu qu'il n'y avait plus rien à faire, il en a fait part au gouvernement. Le mieux serait de s'arranger, tous les Allemands sont sur mon dos !

Nous nous sommes aperçus de ce mouvement car il n'y avait plus d'Allemands près de nous. Voilà la Mère aux cents coups, pourvu que François n'était pas dans cette triste démêlée, nous ne savions quoi faire pour la consoler. Combien de fois elle m'a dit :
- va tin vir a lette.
Chaque fois je revenais bredouille.
- Cel fo chi y é mort mes chéris allons prier pour li.
Tout de même 15 à 16 jours après je suis revenu avec une lettre avec le cachet de Douai. Tout de suite Philomène l'a décachetée elle a parcouru les premières lignes, elle s'est écriée :
- Consolons nous chère Mère notre frère François est sauvé !

Nous nous sommes tous tendrement embrassés en signe de reconnaissance. Il disait :
- Faut croire que vous avez bien prié pour moi. Sans quoi je serais resté à St Quentin. J'en ai vu tomber des camarades près de moi. Cette fois je puis vous dire que je suis en lieu sûr et j'espère si les gouvernements se mettent d'accord d'être près de vous sous peu, tout de même il faut compter une paire de mois. Cette fois le roi n'était plus notre cousin. La Mère s'est écriée :
- oscar va t'in quer del farine et del gui in va faire en bonne caudrée ed ratons in r'connaissance gué Francois y est pas mort.

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on a parlé de choses et d'autres, que l'on avait passé le siège de La Fère en aval de cette écluse. Et bien nous ici nous avons vu des soldats à cheval derrière cette route. Sans doute qu'ils se cachent en ce moment.

Le canon donnait dur, c'était surtout sur le soir, le lendemain nous n'avons plus vu de soldats et le canon ne donnait plus. Quelques jours après, nous avons appris que la France et l'Allemagne étaient en pourparlers pour faire la paix, nous étions bien contents. Car la guerre détruit un pays et abîme beaucoup d'hommes. François dit dans sa lettre avoir vu tomber beaucoup de ses camarades. Enfin on s'est couchés pour se lever le lendemain de bonne heure car Abécourt était séparé de Vendeuil par 20 Km.

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Je vous assure que l'on s'est bien régalés sauf Joseph, lui il aimait mieux les biftecks, enfin chacun son goût.

Le lendemain j'ai été avec la Mère à Vendeuil endroit où nous avions passé le siège de La Fère pour rendre visite à notre oncle Joseph en même temps de lui faire part de la bonne nouvelle de François. Il était tout heureux de nous voir et d'apprendre que François était encore existant. Il l'aimait autant que son fils. Avant de se mettre en route mon oncle a demandé à notre mère si elle n'était pas gênée d'argent. - J'en ai encore mais plus beaucoup. J'en ai donné à François pour s'en aller. Je ne pouvais pas le laisser s'en aller sans le sous !

- Vous avez bien fait si j'avais son adresse je lui en aurais envoyé. Et dire que j'allais la prendre pour vous la montrer et je l'ai oubliée.
- on va faire autrement Philomène vous l'enverra ici à Vendeuil chez l'éclusier. oui la lettre mentionnera l'argent que vous nous avez prêté.
- A la bonne heure! A orignies j'ai donné 1500 Frs à François aujourd'hui je vous en donne autant cela fera 3000 Frs.
- Heureusement que l'on vous a eu, sans cela on aurait eu faim !
- Entre parents cela se fait !
- Merci Joseph avec cela mes chers enfants n'auront pas faim.
- Je ne veux pas que vous ayez faim non plus. Au revoir Catherine au revoir Joseph.
- Moi pas maintenant, je vais vous reconduire jusque Lafère, dire une prière sur la tombe de mon cher frère.
- Bien pensé Joseph merci pour lui.
Après la visite au cimetière l'on s'est quittés: mon oncle vers la direction de Vendeuil et nous vers Abécourt par le canal et par Chauny à 2 heures on rentrait à bord de la Jeune Joséphine. Philomène était bien contente de nous voir arriver. En quelques mots la Mère l'a mise au courant et qu'il fallait faire une lettre à mon oncle tout de suite.

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Aussitôt dit aussi tôt fait Philomène a pris une enveloppe, a fait l'adresse de mon oncle et mis la lettre dedans après avoir mentionné l'argent que l'on avait eu à prêter.
- Allez oscar, y faut aller tout de suite el met't à l 'boite faut pas faire atinte l'homme la, y est trop bon, surtout n'el perd né ché précieux.
- Il n'y a pas de danger oscar est jeune, avec ses patins ça va vite, il sera vite revenu.
Après que les glaces ont été fondues, on s'est mis en route tout doucement, car on n'était que deux hommes pour trois bateaux. De temps en temps on avait l'aide des voisins, tout de même nous avons atteint la 8éme station qui a été Thourotte où l'on s'est r eposés quelques mois car l' oise était obstruée, les ponts étaient démolis et dans l'eau.

A cette longueur (emplacement) François est venu nous retrouver. Ce jour là a été une fête pour nous, après une aussi longue absence. Il nous avait quittés vers le milieu de décembre et c'était fin mars 1871 qu'il est rentré. Nous étions heureux, il a passé presque la nuit à nous raconter tout ce qu'il avait vu sur les champs de bataille. Le jour pointait on ne pensait pas à dormir. Quand le jour a été bien venu l'on a été voir au maclair (endroit ou on peut vérifier le niveau d'eau dans le bateau) de la jeune Joséphine le bateau n'avait pas oublié de juter l'eau était ras les courbes (environ 15cm).

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Tout de suite on s'est mis à tirer le bâton (pomper) à 3. En rien de temps l'eau a été égouttée car la pompe ne chômait pas. Il y avait un ouvrier en plus et un bon, fort heureusement.

Deux fois par jour il fallait l'écrémer, je veux dire pomper l'eau. C'était curieux rien ne l'empêchait de faire de l'eau, on avait beau mettre de la paille ou de la sciure en dessous rien n'y faisait, et aussitôt le bateau en marche, il s'étanchait. Le pire c'est que nous avons été longtemps sans naviguer car dans l'oise il y avait quelques ponts dans l'eau et avant de passer il fallait les relever.

Ce travail a duré plusieurs mois. C'était aux environs de Pâques quand on a donné l'ordre de naviguer, pour pire faire voilà que le bouillon de mai (crue) se met de la partie contre nous. L'eau était tellement haute qu'il fallait mettre des bottes pour tourner les portes de l'écluse de Venette. Tout de même l'on marchait mais pas vite car au pont de Laversine, le pont provisoire n'était pas enlevé et pour plus de sécurité l'on se cajolait (aller en reculant) cela demandait beaucoup de temps. Pour pire faire il n'y avait pas de pieu, fallait mettre les ancres pour assurer la maoeuvre. Et par-dessus tout, les aides demandaient 8 francs par bateau. Il n'y avait pas a marchander c'était des hommes mis par l'ingénieur en chef Monsieur Bérom de Compiègne, c'était les seuls qu'il donnait.

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Le dernier pont échafaudé sur l'oise c'était le pont d'épluche n'étant pas le plus beau, mais il ne fallait pas étaler je veux dire arrêter le bateau avec des cordes. L'aide de pont était bon ouvrier; avant de monter à bord il criait au pilote de prendre du large. Je vous prie de croire que dans le pont on ne pensait pas d'allumer son tabac, mais l'on était bien content d'être passés.

A l'écluse il v avait quelques bateaux avant nous la Mère et notre soeur ont défait les paquets (linge préparé par précaution) et remettre le linge bien en ordre dans les armoires.

Un peut plus nous serions tombés au fond (coulés) au pont de Sergy 4 km plus loin que Pontoise. Ce pont était en construction, la guerre avait mis un frein à ces travaux. Il n'y avait que les piles, le tablier n'était pas encore lancé, donc il fallait passer au milieu, le pilote ignorait l'effet du rapport (courant) avait pincé trop la hie, le gouvernail était impuissant. Pour rappeler le devant voyant cela j'ai pris le gouvernail au pilote, je l'ai poussé à bal, je veux dire contre l'épaulure bâbord, sans quoi nous étions en pleine pile. Tout de même le bateau a cogné du côté de tribord sans causer de dégâts. Je vous assure que nous avons été contents que le bateau n'était pas blessé.

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Notre Mère a dit :
- Il ne faut pas le dire à personne quelquefois de faire tort à Aimé (c'était le nom du pilote).
A peine arrivés à Conflans-Ste-Honorine les femmes racontèrent à l'une l'autre : br> - Tu as vu un bateau était là au fond. Mais quel sale pont que ce pont de Sergy. L'un a touché la pile à. bâbord, l'autre à tribord. - Regardez que c'est drôle, François et Joseph n'ont pas vu les piles en question, comme dans tous les métiers il y a des bons et des mauvais pilotes.

A Conflans il y a eu un arrêt de quelques jours puis l'on est venus à la 9éme station qui a été l'aval du pont de Maison Alfort, cette construction était dans l'eau pas moyen de passer: L'eau faisait des remous en passant sur les débris et on ne faisait rien pour les déblayer.

Le gouvernement savait bien que les hostilités n'étaient pas finies, cette fois c'était Français contre Français je veux dire c'était la commune. Paris contre les Versaillais : nous avons vu et entendu les combats, nous avons vu les incendies ce n'était pas gai, surtout que l'on savait que c'était frères contre frères. Mais ça n'a pas duré longtemps, les Versaillais ont eu vite mis les communards à la raison. Mais pour le peu que cela a duré, il a coulé pas mal de sang durant et après car on fusillait sans jugement : femmes et enfants passaient le goût du pain en parlant des rebelles.

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Après les incendies on n'a plus rien entendu, quelques jours après on a vu arriver une drague et du matériel pour draguer le pont. Il a fallu du temps et notez bien qu'ils n'ont dragué qu'une arche. Durant ce temps je travaillais à passer les gens d'une rive à l'autre je me faisais 15 à 16 francs par jour mais ça n'a pas duré longtemps beaucoup de mariniers en faisaient autant. Il y avait des fois que l'on se disputait pour les passants. François quand il a appris le désordre il n'a plus voulu me laisser aller. Je n'ai pas perdu grand-chose, nous étions les premiers à monter le pont.

Les ingénieurs sont venus voir les travaux, ils ont fait sonder le pont, je veux dire l'arche déblayée, et aussitôt vérification faite ils ont donné l'ordre de passer.

Quand les Messieurs commandent, on exécute tout de suite. Le toueur était en pression et on a présenté le premier bateau. Fallait voir les pentes qu'il prenait (aller de droite à gauche) pourtant il avait une grande chaîne (qu'il traînait pour l'aider à se diriger) pour l'empêcher de courir d'une pile à l'autre. on n'allait pas vite et on a fait du bon travail. L'aide de pont, il fallait l'écouter. Aussitôt qu'il y avait 6 bateaux de montés, il y avait un toueur pour les enlever vers Paris par Bougival et St Denis. Nous faisions partie du deuxième train.

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A St Denis nous avons emprunté le canal pour aller dans le port de la Villette vider pour monsieur Paquot quai de la Marne. Ce monsieur était bien surpris d'apprendre la mort de notre père.
- Jamais possible ! C'était un de mes meilleurs mariniers.

Enfin nous avons bien du mal pour nous mettre à quai, car le port de La Villette était jonché de jambons, et dire que les Parisiens ont eu faim pendant le siège qui a duré très longtemps. Les jambons étaient en dépôt dans les grands magasins qu'il y avait à côté du pont de Crimée, ou l'on avait mis le feu pendant La Commune. Les communards n'avaient rien trouvé de plus beau que de les jeter dans l'eau. La ville les a fait ramasser car ça ne sentait pas bon.

Après les guerres il y a toujours quelque chose qui gène, Mr Paquot nous a dit :
- Je suis content que vous soyez arrivés, le pire c'est qu'il mangue des bras, il me manque la plupart du personnel. Beaucoup ne reviendront pas, car ils étaient mêlés à une mauvaise fédération. C'est ce qui se passe dans les Révolutions. Il me manque aussi des chevaux et des voitures, je ferai mon possible pour recruter quelques hommes. En attendant je compte sur vous François et Joseph pour coltiner: Le petit oscar il est trop jeune mais il tiendra les sacs, à l'occasion il pelletera. J'étais fier et content de venir en aide à la famille comme mes frères.

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Cela à duré une quinzaine de jours, tous les jours il y avait des nouveaux ouvriers qui n'étaient pas du métier mais pourvu qu'ils savaient porter et peller ça allait. Pour ça nous n'avons pas été plus longtemps, le père Paquot était si content, en surplus de nos journées il a donné 100 FR de pourboire par bateau :
- Et dépêchez vous d'aller recharger pour moi. Je vais prévenir Mr Pivorn qu'il vous conserve 3 voyages à votre arrivée à Charleroi.
on était si contents que l'on a mis en route sans laver les bateaux, du même jour on a descendu le canal. Le soir François et la Mère ont fait le relevé de l'argent qu'il restait à bord :
- A mon point de vue la Mère on pourra remettre 1000 Frs à l'oncle Joseph.
- Et pince François qu'in para? Je crois bien, il reste 2500 Frs. Que je suis contente les enfants on pourra peut être remplir le vide que la guerre nous a fait faire.
Aussitôt descendu la dernière écluse du canal St Denis on s'est mis en tire et puis tiens bon ! Jusque Conflans et là on a pris un Long Jour (un charretier qui travaillait presque jour et nuit) et en un rien de temps nous sommes revenus à Charleroi. Le père Paquot ne pouvait pas en revenir que nous étions déjà de retour.






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