les fluviales de JPh. Lamotte - L'histoire à la source

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Ursmar Delcourt        
Oscar Quesnoy
Oscar Quesnoy
La batellerie du nord pendant la guerre de 1870 et la commune

La mort, le spectre de la famine et la guerre, on on peut penser au scénario d'un film, mais ce n'est que le témoignage authentique du quodidien d'une famille de mariniers
à la fin du XIXème siècle.

Vous avez une ou plusieurs anciennes photos de bateaux. Elles peuvent intéresser les familles de mariniers envoyez-les en prenant contact ici, nous les publierons dans ces pages


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Juillet 1870 : La déclaration de guerre - Plus de chavaux pour le halage - La citadelle d'Amiens saute - La retraite de Sedan
Plus d'argent pour manger - 62 km à pied pour trouver des sous - Naviguer au son du canon - Départ à la guerre
La guerre détruit aussi les chevaux - La débandade de Faidherbe - L'armistice





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Comme c'était convenu notre frère est allé rendre visite à Monsieur l'affréteur ce dernier avait fait le nécessaire, il avait placé les bateaux comme suit :
- Je ne puis vous mettre tous les trois au même rivage, cela demanderait trop de temps. J'ai mis le Félix à Falune, commune de Gosselies, la Jeune Joséphine à la Rochelle commune de Roux également canal de Charleroi à Bruxelles, et le Saint Roch à Auvelais sur Sambre rivage de la pêcherie.

Moi Oscar, j'ai été le conduire avec le cousin Joseph, je n'ai pas pu y rester tellement il buvait. Voyant cela François a été lui dire que s'il continuait à boire on l'aurait mis à pied. Il s'est corrigé du moins on ne le voyait plus saoul.

Durant les chargements il s'est passé de bien tristes affaires entre la France et l'Allemagne. Ca été tellement drôle qu'ils se sont déclaré la guerre. C'était dans les premiers jours de juillet qu'il y a eu le triste conflit. On a quand même continué les chargements, vu que ce n'était pas en Belgique que se déroulait ce désaccord.

Les tristes événements mettaient un frein pour rétablir notre malheur. Il a fallu se faire une raison Aussitôt les bateaux chargés, on les a réunis aux environs de Marchiennes au Pont. Les papiers bien en règle et reçu les avances (partie du règlement). 0n s'est occupé de trouver un Charretier pour suivre la colonne jusque la quatrième station, qui était Quartes prés de Berlaimont.

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Le Félix a monté l'écluse le dernier. On a mis longtemps pour arriver à ce pays, il n'y avait presque plus de chevaux sur la Sambre Française. Les bons étaient partis à la guerre. C'est durant notre séjour à ce village que nous avons vu passer la retraite de Sedan. C'était vers le milieu du mois de septembre, il n'y avait rien de si triste. Les cavaliers à pied et les fantassins à cheval. Beaucoup avaient leur tête entortillée et marchaient péniblement.

Pour égailler ce triste tableau, Joseph a reçu sa feuille de route pour rejoindre son corps d'armée. Nous voila tous dans la désolation. Il n'y a rien à dire quand il s'agit de défendre son pays. On a pas le droit de se plaindre ni de demander s' il y a loin.

Quelques jours après ces nouveaux événements nous avons eu notre tour pour remettre en route pour atteindre la 5éme station qui était Ors, première écluse du canal de jonction de la Sambre à l'Oise. Là nous avons fait une longue pause. Quand nous sommes arrivés à ce village, on pouvait encore goudronner (peindre du goudron) et nous ne l'avons quitté que vers le milieu du mois d'octobre 1970.

Durant notre séjour en ce lieu nous avons eu le bonheur de voir revenir notre frère Joseph.

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Nous pensions qu'il était en permission, pas du tout il était renvoyé dans ses foyers pour de bon. A ces paroles le Roi n'était plus notre cousin. Il était plus en sécurité chez nous que sur le front. Quelques jours plus tard nous avons appris par la voix de journaux que beaucoup de ses camarades n'étaient plus de ce monde. La citadelle d'Amiens avait sauté car le siège était devant cette ville et c'était de là qu'il avait été renvoyé. Notre bonheur était encore plus grand.

Comme je vous disais plus haut nous avons quitté Ors vers le milieu du mois d'octobre pour aller nous reposer à la 6éme station qui a été La Fère (Aisne) lieu où repose depuis le 9 mai 1870 mon cher et tendre Père. Ma chère et tendre Mère repose à Wazier, prés de Douai depuis mars 1898, en ce temps là on enterrait où l'on mourait.

De Ors nous sommes venus coucher en aval de l'écluse du bois de l'abbaye premier village de l'Aisne. Le soir de ce jour a été bien triste pour nous. Avant de se mettre à table pour souper notre chère Mère s'est mise à pleurer à chaudes larmes. Nous lui demandons la cause de cc grand chagrin, la réponse était grave. Bientôt chers enfants je ne pourrai plus vous donner à manger.

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Je n'ai presque plus d'argent les avances (sur fret) sont épuisées. Voilà déjà longtemps que nous les avons reçues, cependant je ne dépense pas deux sous ou il n'en faut qu'un. Je dis mes prières pour trouver un bonhomme pour nous en prêter et je ne trouve pas. On ne peut pas écrire à Monsieur Paquot pour nous en envoyer, Paris est en état de siège. Chers enfants priez et cherchez avec moi.

Après un moment de silence, François notre aîné s'écrie :
- La Mère j'ai trouvé ! .
Toute la famille s'est tournée vers lui :
- Notre Oncle aimait son frère, je crois, j'espère, j'ai confiance qu'il ne rejettera pas ma prière pour secourir ses enfants. Demain à la première heure je cours à sa suite quand même qu'il faudrait aller jusqu'à La Fère maintenant mettons nous à table je crois avoir trouvé l'homme qui va nous sauver.
- Avant de te mettre en route je voudrais que tu assistes à une messe, comme c'est Dimanche ça te portera bonheur.
- Je veux bien, mais ça va me donner beaucoup de retard, je dois retourner à Catillon, ça me fera 6 km en plus, bref je ferai votre désir.
On est allés se coucher et de bon matin tout le monde était sur pied pour le voir partir, après que la Mère lui ai fait faire le signe de croix avec de l'eau bénite.

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On lui a souhaité bonne chance et bon courage. Le courage ne manquait pas chez lui. Il a été rejoindre la Nomade à Orignies St Benoite, écluse 25 du versant de l'Oise. En le voyant notre Oncle lui a demandé le motif de sa visite :
- Tu as l'air tout triste ?
- On le serait à moins !
En quelques mots il a raconté à notre Oncle et à ma Tante la triste histoire. Monte à bord, fais attention au baquet, je vais m'entretenir avec Catherine.
Le bateau sortait de l'écluse quand il est venu rendre la nouvelle à François. Elle était bonne :
- Bien, on va vous venir en aide.
- Merci mon Oncle !
- Bien maintenant va manger un morceau durant que tu mangeras ta Tante te fixera un paquet que tu mettras sur toi bien soigneusement, et tu regagneras les tiens sans arrêter.
Après les embrassements de respect, ils se sont quittés tous bien contents. François, le roi n'était pas son cousin.

Juste à minuit il a appelé après la mère pour lui mettre le gambrai (planche d'embarquement) au dessus de l'écluse du Gard. Il n'a pas crié longtemps car elle était en train de dire ses prières à la fenêtre en l'attendant. Tout de suite elle est accourue, la première parole qu'elle lui a dit :
- Te vla ervénu fieu, t'as été long ? Orignies s'ro jamais possibe et t'est de'jà ervénu ! - J'ai fait vite mais s'us mate. .
- In s'rot a moins viens ichi qué t'imbrache !

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Ils se sont embrassés tendrement. La Mère lui a demandé as-tu réussi ? Il m'a donné ce paquet sans me dire la somme. Quel bon homme ! Tout de suite ils se sont mis à compter le paquet il contenait 1500 francs en billets de banque. Notre Mère les a embrassés tellement elle était contente.
- Moi maintenant j'ai faim et soif !
- J'ai du café et du lait.
- Après que j'aurais mangé, je dois écrire car j'ai promis de leur faire connaître si je suis arrivé en bonne santé.
Après que la lettre a été faite et les billets bien rangés en sûreté, l'on s'est couchés. François était bien fatigué. Fort heureusement nous n'étions pas les premiers à descendre l'écluse. La veille il avait fait 62 km à pied.

On a passé l'écluse vers 10 heures et on a suivi les autres jusqu'à La Fère. Là, on nous a empêchés de passer car les poutrelles étaient mises au pont de cette ville en attendant l'ennemi. Aussitôt amarrés la Mère et Philomène sont allées sur la tombe de notre Père. A peine étaient elles agenouillées sur ce triste endroit que le canon faisait entendre sa voix pour prévenir les habitants que les Boches allaient arriver. Sans prendre le temps d'achever leur prière elles sont raccourues le plus vite possible pour reculer les bateaux car ils étaient trop prés pour le bombardement. Pour aller plus vite on a mis la voile car le vent était bon. Il y avait tout de même 2 km à reculer.

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Le canon donnait de plus en plus, on pensait que notre dernière heure allait sonner, tout de même tant bien que mal , nous sommes arrivés au but, en aval de l'écluse de Vendeuil. On ne pouvait plus aller plus loin c'était plein de bateaux allant vers La Fère. Je vous assure que l'on n'était pas rassuré, surtout quand l'on tirait la grosse pièce située à La Fère. Toute la vaisselle dans l'armoire carillonnait et l'on n'osait pas se coucher. Ce bombardement a duré 13 jours 13 nuits et l'honneur est resté aux plus forts, aux Allemands qui pour semer la terreur dans la ville ont mis le feu aux casernes.

Quand les civils ont vu le feu, ils ont réclamé au Commandant d'armes de la place la capitulation de la ville. L'on s'en est aperçu tout de suite car le canon ne donnait plus. C'était triste. Les soldats qui ne voulaient pas être prisonniers se sauvaient dans toutes les directions, ils passaient près de nous tout mouillés, ils. avaient sauté à l'eau de l'autre côté.

Pour comble de malheur, nous recevons une lettre du Ministre disant que François devait se rendre le plus vite possible à la disposition du Commandant d'armes de la ville de Douai. Voila tout le monde en pleurs. Voila que le gouvernement français nous enlevait ce qui nous restait de plus cher. Enfin, devant la loi il faut s'incliner et exécuter le mouvement.

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Il a mis ses souliers et son bourgeron, en ce temps là on était vite habillés, il n'avait pas de pardessus,(pas un richard). La mère lui a fait une tartine pour lui manger en route quand il aurait faim, car manger avant de partir il n'aurait pas su, il était trop désolé de quitter les siens. Avec le coeur bien gros, il nous a fait des recommandations comme étant le chef de famille. Nous lui avons promis de suivre ses conseils. Nous l'avons embrassé bien tendrement et il s'est mis en route pour aller défendre son pays bien envahi par l'ennemi. Il a fait plus de 50 Km pour aller chercher le train pour se rendre à Douai. Il suivit le canal de jonction jusque Lonchamps, là il a pris la route qui conduit à Bohain.

Avant il a serré la main à des amis mariniers tels que Jean-Baptiste et Louis Canipel. Chaque fois que je rencontrais les gens ils me parlaient de cette poignée de main, et disaient :
- Chaque fois que je passe à Lonchamps eg pinse à François.

Maintenant retournons à Vendeuil à bord de la Jeune Joséphine. Nous étions aussi tristes que si nous l'avions conduit à la dernière demeure. Peu à peu nous nous sommes remis, mais on ne cessait de prier le Bon Dieu et la Ste Vierge pour qu'un jour nous le voyons revenir au sein de la famille. Après que l'on a retiré les poutrelles on nous a prié de descendre l'écluse, nous avons exécuté les ordres nous avons mis en route.

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Mais à bras, je veux dire sans chevaux. La guerre détruisait beaucoup ces bêtes. Dans le début il fallait donner les bons puis il a fallu donner les mauvais. Le pire c'est que l'ennemi gagnait toujours du terrain.

Enfin nous avons suivi la colonne vers la 7éme station au lieu dit Le large d'Abécourt. Dans ce pays nous avons passé le long et terrible hiver. On est arrivés vers le milieu de décembre et on a quitté fin mars 1871. Ce temps nous a bien semblé long. Nous sentions François devant l'ennemi et nous vivions occupés par les Allemands. Mais pas méchants du tout. Il y avait un poste sur le pont, le fonctionnaire s'effaçait pour laisser passer, des fois avec un salut.

Le dimanche à la messe, des fois il y avait plus d'Allemands que de gens du pays. A Chauny il y en avait beaucoup aussi, je les voyais quand j'allais faire les commissions, moi j'étais le pourvoyeur pour la famille, le trajet je le faisais toujours à patins, il y avait 3 km sur le canal en un rien de temps c'était fait.

Deux ou trois fois par jour la Mère me disait :
- Oscar va tin vir si n'a pas d'lette ed François.
Elle en a bien dit des prières pour ce cher fils surtout quand je revenais sans lettre.

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- Seigneur Y a autant de jours qu'in a pas ed ses nouvelles, pour mi y est tué.
Le chapelet et les prières marchaient bon train. Le pauvre diable n'avait pas le temps d'écrire, ça chauffait dur dans la Somme du côté de Bapaume Fréchevillére. Quand il faisait calme on entendait le canon. Fallait pas le dire à la Mère on s'en gardait bien.

Quand j'avais le plaisir de dire :
- La Mère j'ai une lettre de François quel bonheur.
- Quoi qui dit ?
Tout de suite Philomène déchire l'enveloppe et prends connaissance des mots.
- Y s 'porte bin pou l'momin. (Elle lit :)
"J'ai été longtemps sans écrire tellement que l'on s'est battu. Les Allemands veulent à tout prix avancer, nous, nous faisons de la résistance. Notre Général n'est pas toujours content, quand il dit je tiendrai, faut l'écouter".
- Avec tout cha les hommes dégringolent, mais j'su toudi bin contin d'avoir ed ses nouvelles. Oscar va tin quer del farine et del gui in va faire des ratons.
Fallait que je prenne le chemin de Chauny. Quand il y en avait 5 ou 6 de faites la Mère disait :
Si in pourot y in porter deux ou trois si cha tomb y a faim et fro, mais faut pas vous casser l'appétit tout d'même.

On en mangeait 2 ou 3 et puis l'on se mettait à lire dans le livre le chemin de croix. Après on allait se coucher mais avant il fallait aller voir si il n'y avait pas trop d'eau dans les courbes (fonds du bateau) de la Jeune Joséphine.

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Elle commençait à se fatiguer, heureusement qu'il n'y avait qu'elle qui jutait (qui faisait de l'eau). Notre cousin Joseph ça ne lui allait pas de pomper, un jour il a dit à la Mère :
- Eg m'ennui ici j 'minva à Charleroi, faites el compte.
Vous partez parce que vous voyez que el baquet fait ed l'ieau, et la guerre qui n'en finit pas! Bon vous avez eu autant reste autant. Bien au revoir.
- El cousin après qu 'l'hiver y est presque passé y s'in va, ché du prop, el pire ché quel baquet y fait ed rieau,mais infra es possipe pour ne pas l'aisser monter su les courbes.
Tout de même le sort a voulu que nous n'ussions plus autant de mal à pomper l'eau, elle s'est arrêtée cela nous a fait plaisir.

Ce qui nous a fait encore plus plaisir, dans les premiers jours de février quand on a entendu parler de l'armistice : ce mot veut dire suspension des armes. Les deux pays se sont mis d'accord la France avec l'Allemagne pour arrêter les hostilités.

Après un fort combat qui a eu lieu fin janvier à St Quentin, Faidherbe général en chef commandant l'armée du nord était venu au secours de ses confrères dans la Somme, mais il se trouva seul devant l'ennemi. Il a été obligé de reculer à St Quentin. Il a voulu tenir mais devant le nombre il a du reculer et même en débandade. Cela a été le coup final.




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