les fluviales de JPh. Lamotte - La batellerie de commerce

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Eliane Morin et Claude Delcloy
Jean-Philippe Lamotte Quelques échos de ma vie de marinière

Du Chantal au Cinna, de la cuisine aux amarres,
un demi siècle de navigation

Vous avez une ou plusieurs anciennes photos de bateaux. Elles peuvent intéresser les familles de mariniers envoyez-les en prenant contact ici, nous les publierons dans ces pages


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          Le terme "femme de marinier", ne me semble pas être un terme exact en ce qui concerne la batellerie. Pour avoir cotoyé quelques-unes de ces femmes, leurs récits se sont tous soldés par le même constat. Sur les péniches et automoteurs, elles étaient femmes et marinières en même temps et à plein temps.


          En général, elles parlent peu sur leurs conditions si on ne les questionne pas. Eliane Morin qui a connu 14 bateaux aux côtés de son compagnon Claude Delcloy se livre ici spontanément. Son récit montre son angoisse permanente à bord : ses enfants.
Jean-Philippe Lamotte          




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          Mes parents étaient mariniers et quand j'ai ouvert mes yeux sur le monde, c'était sur celui de la batellerie. Je suis allée à l'école "à terre" comme on dit chez nous. Ce fut "tant bien que mal" et le manque d'assiduité ne fut pas de mon fait. Dans cet immédiat après-guerre de 1939-45, il n'y avait pas d'internat pour les enfants de bateliers, sauf pour ceux qui en avaient les moyens. J'allais à l'école une semaine-ci et une semaine-là, au gré des déplacements du bateau et de la destination du fret. Quelquefois, je passais au mieux un mois chez mon grand-père ou chez des gens que je ne connaissais pas. Mon instruction fut donc des plus rudimentaires. Aujourd'hui, je sais lire et écrire et c'est tout. Dans cette vie, nous n'avions pas la possibilité d'exercer un autre métier.

          J'ai connu mon époux en 1966/67. Tout comme moi, mon fils Domi est venu au monde dans un bateau, le Kherson. J'ai accouché à bord avec une sage-femme. Cela se passait souvent ainsi dans le milieu de la batellerie. On n'avait pas d'assurance en ce temps-là et on vivait avec l'angoisse de voir nos enfants malades. Dans ce domaine, j'ai eu de la chance. Mon fils était bien né et en bonne santé. Deux jours après l'accouchement, j'étais de retour dehors, aux amarres, sur les veules avant. Il n'était pas question de prendre même quelques jours de repos. Cela ne se faisait pas dans la batellerie. Ce n'était pas dans nos coutumes.

          Mon deuxième fils est né chez des gens très gentils qui nous ont bien aidés dans cette vie de travail. Comme à l'habitude, il n'y a pas eu de congés après l'accouchement. Pourtant, à cette époque, nous étions salariés sur une péniche. On ne pouvait pas se plaindre au patron, ni réclamer un arrêt de travail. Comme dit plus haut, ce n'était pas dans nos coutumes.
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Les enfant d'à bord ne sont pas ceux d'à terre
          Les enfants devaient également s'adapter très vite ne serait-ce que pour apprendre à boire. Le biberon était calé avec une serviette dans le petit lit et il se débrouillait tout seul. Pour les soins, cela devait se faire entre deux écluses. Il fallait juste savoir organiser son temps et son travail. Quand on arrêtait le bateau le soir, c'était pour s'occuper de la soupe ou du ménage mais quand le bébé était sage ou dormait d'un sommeil léger. Quand il grandissait, il fallait en plus avoir l'œil à tout et surtout à l'eau, qui était l'angoisse permanente. Les enfants n'ont jamais eu le droit d'aller dehors en période de navigation avant d'avoir appris à nager au pensionnat. Il faut préciser que nous-mêmes ne savons pas nager. Ma mère ne supportait pas de me voir dans l'eau tellement elle en avait peur. Claude mon époux, étant fils de mineur, il n'avait pas appris à nager non plus. Pendant les quelques décennies de ma carrière de marinière, j'ai eu la chance de ne jamais tomber à l'eau. Je courais pourtant chaque jour sur les plats bords, comme tous les mariniers et toutes les marinières. Pour aller à terre, il fallait passer aussi sur l'étroite planche de coque.

          Quand mes enfants ont eu l'âge de partir pour l'école, ce fut très dur pour moi. On allait mettre nos enfants dans les mains de gens que l'on ne connaissait pas et sans les reprendre le soir pour les rassurer. Ils ressentaient cela comme un abandon. Ils ne comprenaient pas, mais que faire ? Ce fut d'abord l'aîné. Nous, on allait discrètement regarder à travers les grilles pour voir s'il ne pleurait pas. J'avais le cœur serré et c'est bien peu de le dire. Deux ans plus tard, ce fut le tour du plus jeune et nous restons tous les deux seuls à bord. Ce fut un grand vide et je ne trouve pas les mots pour exprimer ce sentiment. Ils me manquaient terriblement. J'avais l'angoisse de savoir s'ils étaient en bonne santé, s'ils pleuraient après nous. Quand arrivait le jour béni où on allait les chercher, ce n'était pas facile non plus. Si nous étions loin avec le bateau, je devais prendre le train de Belgique ou de Hollande. Pendant ce temps, mon mari continuait seul. Il nous arrivait de passer deux jours dans le train.

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Puis arriva l'âge scolaire... et la sépartion
          Puis ils ont grandi et dès la sortie de l'école primaire, à 14 ans, ils n'ont pas voulu aller dans un autre établissement scolaire. Ils ne supportaient plus la vie en internat. Je les ai gardés encore deux ans à bord près de nous. Ensuite, ils sont allés faire des pilotages avec d'autres mariniers. Mon plus grand est devenu matelot jusqu'à son départ pour le service militaire. Quant au plus jeune, il a trouvé une place de matelot sur un gros bateau, à l'âge de 17 ans jusqu'à son service militaire. Au retour, il s'est mis en ménage et s'est marié comme son frère aîné. Le plus grand regret de ma vie fut cette frustration de n'avoir pas pu profiter de mes enfants. Si j'avais une deuxième vie, je ne referais jamais ce métier pour cette seule et unique raison.

          En dehors de cela, nous n'avons pas eu une vie terne et monotone. Elle fut riche en événements. Nous avons même vécu un très gros accident par temps de crue. J'ai heureusement réussi à descendre à terre avec mon fils âgé de six ans. Mon petit savait dire : "maman le bateau" et "tomber là". Mais je ne peux pas en écrire plus sur ce sujet. J'ai la gorge serrée et je suis au bord des larmes. Mon époux l'écrira pour moi.
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La vie à bord
          J'ai toujours vécu dans l'angoisse et la peur des tempêtes, des crues, des ports avec les autres navires. On a connu aussi une grande peur sur la Zélande et je ne sais pas comment on est encore là. Quand c'est arrivé, mes enfants étaient petits. Là également je vais laisser mon mari écrire cet épisode sur ses pages. Les bons moments sont pour moi ceux où on était en attente d'affrètement pour un voyage et surtout l'été. On mettait de l'eau dans la cale vide et on allait se baigner la nuit pendant les grosses chaleurs. Oui, on avait quand même quelques moments de détente. Notamment quand on retrouvait des amis. On ne se voyait pas souvent, alors on était content. On apportait le peu qu'on avait et c'était la bonne humeur. Mon plaisir à moi, c'était de descendre à terre dans chaque ville où on arrivait pour la première fois. Je visitais tout et j'entrais dans chaque église mettre une bougie pour protéger mes enfants. Un de mes moments préférés était de me lever dès l'aube et de sentir l'odeur de la nature. Je pouvais surprendre des petits écureuils ou de beaux oiseaux. J'aimais discuter avec les éclusiers et leur acheter des œufs ou des légumes, des vrais de leur jardin. J'aimais aussi faire les biefs à pied avec les enfants et le chien. On cueillait des mûres pour les manger avec du sucre ou des pommes. Il y avait souvent des écluses qui étaient désertes mais il y avait encore les arbres et leurs fruits. De retour à bord, je me mettais à faire de la compote ou des gâteaux. Mais avec trois hommes à bord, les pâtisseries n'avaient pas beaucoup le temps de sécher dans le plat.
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Une ode à l'amitié dans le pot des souvenirs
          Quand je me replonge dans mes souvenirs de mère et de femme de marinier, les moments difficiles sont en bonne place. Mais au milieu de cette noirceur, émergent des lueurs que furent les amis et amies de longue date et les gens sincères qui étaient présents dans ces moments difficiles. Cela se traduisait au quotidien par les transports que nous faisions ensemble pour ne pas être seuls pendant les fêtes. Par les les taxis payés en commun pour envoyer les enfants à l'école ou les amis qui les sortaient de l'école quand nous étions trop loin. Il y a eu ceux qui étaient là quand on avait une panne de moteur. Et puis revient également le souvenir du chèque en blanc raconté par Claude. Il nous avait été donné au moment où nous touchions le fond. Ceux-là seront toujours dans notre cœur. Pendant la maladie, ils étaient encore là et quand nous avons posé le sac à terre dans une maison qui menaçait ruines, ils étaient toujours là pour nous aider.

          Nous avons également eu des amis très proches qui comme nous étaient des salariés. Nous avions le même patron. On allait vider des cargaisons de ciment pour les navires. Nous étions très proches et mes enfants étaient parrains de leurs enfants. Notre amitié a duré quelques années. Nous avons eu de bons moments ensemble mais la vie est passée par là et ils sont repartis travailler sur le Rhône pendant que nous restions dans le Nord. La correspondance que nous entretenons actuellement est une bien maigre compensation.

          Je dois également parler de cette amie avec qui on aimait se retrouver le soir à une écluse dans une ambiance chaleureuse. Avec elle, j'ai appris bien des choses. Elle était à la retraite et chaque semaine, elle m'enseignait la couture, le crochet, le tricot, les petits plats, etc… Des banalités penseront certains mais ce ne le fut pas pour moi. Je devais faire avec peu d'argent et je considérais comme un don de faire des habits pour nous tous avec des bouts de laine et de tissus.
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Les blagues historiques
          Les souvenirs font également remonter en surface les plaisanteries qui sont depuis élevées au rang d'anecdotes historiques dans la famille. Parmi elles, il faut citer le gros pétard jeté dans la salle des machines pendant que Claude réparait le moteur. Il lui doit d'ailleurs d'être resté un peu sourd d'une oreille. Puis il y eut ce grand drap blanc qui avait été tendu à l'entrée d'un pont-canal où nous voyagions de nuit. Je ne vous raconte pas le bond que nous avons fait au dernier moment en croyant que c'était un mur.

          La famille venait parfois à bord. Bien qu'ils ne connaissaient rien au métier, ils adoraient faire quelques biefs avec nous. Le plus souvent, ils avaient bien du mal à repartir. Mon beau-frère se levait avant l'ouverture des écluses pour aller pêcher et quelquefois même avant le lever du jour. Une fois, dans le canal du Nord, il est entré en trombe dans la cabine en criant :"Je suis attaqué par des chauves-souris". Il nous a réveillés en sursaut et nous n'avons pas vu la queue d'une chauve-souris mais ce fut très drôle. Cet épisode est resté l'un de nos plus grands fou-rires pendant les repas de famille.
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Le grand voyage final dans la vie "d'à terre"
          Quand nous avons décidé de poser le sac à terre, ce ne fut pas pour le travail, mais pour la différence de vie. Pourtant, je ne me sentais pas à mon aise avec les gens "d'à terre". Ce n était pas mon monde, ni ma culture. Le plus dur fut que nous n'étions plus ensemble pour le travail et avant de débarquer, je n'avais jamais imaginé cela. Je vivais mal cette séparation. Pour travailler, j'ai du passer mon BAFA pour petite enfance à l'âge de 48 ans. J'en avais besoin pour gagner de l'argent. Pour cela, il m'a fallu m'enfermer pendant huit jours avec des gens qui étaient là pour critiquer ce que je faisais et ce que je disais. Pendant ce temps-là, moi, je me disais "Je pourrais être ta mère. As-tu élevé des enfants comme moi ?". En fin de compte, j'ai eu mon brevet et j'ai tout de suite trouvé du travail comme animatrice. J'avais beaucoup de gosses du quartier. Il y avait des durs de tous les âges mais que d'amour et de leçons de vie j'ai eu avec eux. C'était vraiment super. J'ai fait des costumes de danse, de carnaval (merci à Marie pour l'apprentissage de la couture) et des voyages avec mes gosses. Pour eux, j'ai donné beaucoup de ma personne mais j'en suis encore récompensée. Maintenant, partout où ils me voient, ils viennent vers moi les petits et sur Facebook ils sont tous avec moi.

          J'ai quitté ce travail à la fin d'un contrat et je suis partie en même temps que le Président qui m'avait engagée. J'ai regretté ce poste et la séparation d'avec mes protégés fut assez dure. Je me suis retrouvée à la maison, déprimée et seule pendant que mon époux travaillait. Je regrettais très fort le bateau. C'est à ce moment-là que j'ai compris à quel point le repère de ma vie, c'était le bateau. En 2008, on s'est rapproché du monde de la batellerie et maintenant je me sens bien dans ma vie de femme de batelier. En me relisant, je me rends compte que je pouvais raconter cela de façon plus mouvementée ou plus calme mais qu'enfin de compte, je ne me suis pas trop ennuyée dans ce passage sur terre qui tout compte fait valait le coup.
Eliane Delcloy-Morin          

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01 - Eliane et son premier baigneur en 1950 sur le bateau de ses parents


02 - 1973 - Bateau Idéfix - Pont-canal de Briare


03 - 1967 - Bateau Stator - Eliane et Dominique


04 - 1976 - Dominique, Michel et Eliane à Vitry-le-François


05 - 1979 - Bateau Angèle - Eliane et sa sœur


06 - 1976 - "Maman, on peut aller à terre ?.."


07 - 1970 - Bateau Angèle - Eliane et les enfants


01 : début 1970 - Assochar 15 - Chargement de grumes à Conflans-Sainte-Honorine 02 : 1973 - Assochar 16 - Lille où on vidait du sable 03 : Claude à l'ascenseur des Fontinettes
04 : 1977 - Compiègne - 1ère visite du père d'Eliane 05 : Cinna - Eliane au macaron sur le canal de Strasbourg 06 : Claude et son frère Gérard

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