Changement de moteur et de sens de rotation
J'étais affrété pour la Belgique avec 250 tonnes de blé que je devais charger à Reims. Je passais par le canal de Saint Quentin.
Arrivé à Masnières, à quelques kilomètres de Cambrai, je suis tombé en panne dans l'écluse. Je sorti doucement en cherchant une place
pour me dépanner. Arrivé au quai de l'usine et j'ai vu mon ami Gismond Duferné qui venait de décharger avec son bateau.
Je connaissais bien mon moteur et j'ai tout de suite vu que le bloc était fendu et irréparable. J'avais un autre moteur GM à
l'avant du bateau mais il ne tournait pas dans le même sens. Je n'avais pas de solution de rechange. Il me fallait absolument utiliser
ce moteur, mais comment faire pour changer son sens de rotation ? Ne sachant que faire, j'en ai parlé à mon ami qui s'est lui-même
renseigné à son mécanicien. La réponse fut sans équivoque "pour un particulier, c'est impossible". Le lendemain, mon ami devait partir
pour décharger dans le Nord et je me suis retrouvé tout seul. Mon chargement a été transbordé sur un autre bateau et j'ai aussitôt
commencé à démonter mon moteur. Il a fallu ensuite le sortir de la salle des machines avec les palans. Je l'ai déplacé jusqu'à l'avant
où attendait l'autre. Ils étaient tous les deux côte à côte. J'ai pris le livre GM et j'ai bouquiné une journée entière. J'avais beaucoup de
doute sur la faisabilité de l'opération et Eliane n'était pas rassurée du tout.
Caler l'arbre à cames
Le matin du jour suivant, j'ai commencé à déculasser le moteur. J'ai changé l'arbre à cames de côté ainsi que les pignons de
distribution, en prenant soigneusement des repères. J'ai remis la pompe à huile, la culasse puis j'ai tout resserré avec la clé dynamométrique.
Il ne me restait plus qu'à emmener le moteur à l'arrière et à le descendre à la place de l'autre. C'est une opération qu'il m'a fallu réaliser seul.
Quand il fut posé sur son châssis, j'ai immédiatement branché le démarreur en électricité, avant même que le moteur ne soit
couplé et aligné avec l'arbre tant il me tardait de lever le doute. J'avais hâte de savoir s'il allait démarrer normalement. C'est donc avec une légère
hésitation fébrile que j'ai appuyé sur le bouton du démarreur. Il a démarré immédiatement.
Je n'avais pas encore remonté le cache culbuteur et je voyais et entendais le doux cliquetis des culbuteurs sur les
queues de soupapes. J'étais comme dans un état second car j'avais un peu de peine à y croire. Je suis remonté voir à l'échappement.
Mon moteur fumait blanc et fonctionnait à merveille. Il ne me restait plus qu'à terminer l'installation, ce qui se fit le cœur léger et dans
la bonne humeur. Il m'a fallu une dizaine de jours pour faire tout cela. Et vous savez, il y a de quoi être fier de soi. Nous sommes repartis
et comme avant, nous avons rechargé dans les environs pour la Belgique. La vie de marinier reprenait son cours. Nous sommes restés
sur le Glaude jusqu'en 1990.
Bateau 14 - Cinna - 1984
J'ai toujours bricolé sur les bateaux de ceux qui me connaissaient. J'ai installé des pompes de ballasts, des
servomoteurs qui permettaient de piloter avec un "stick" électrique. Je faisais des installations électriques complètes,
de la soudure, de la brasure, etc… Tout ce qui était technique, mécanique m'intéressait. Quand je ne dormais pas, je
pensais aux problèmes non résolus, à tout ce que j'avais à vérifier et au bout d'un moment je trouvais la solution. Petit à
petit, ma réputation se faisait de bouche à oreilles. Un jour, on a fait appel à moi pour travailler sur le Cinna. Ce bateau
appartenait à une association de réinsertion pour des personnes dépendantes de la drogue. J'ai refait toute l'installation
électrique de ce bateau et ho ! Surprise, on m'a proposé de devenir patron salarié sur ce bateau avec mon épouse. Nous
avons mi le Glaude en vente et nous sommes partis vers un chantier de Conflans-Sainte-Honorine avec les deux bateaux.
Il fallait mettre le Cinna aux normes européennes car le bateau était équipé d'une salle pouvant recevoir cent personnes.
Nous sommes restés plus d'un mois à ce chantier pour faire des transformations sur le bateau. Il fallait installer des passerelles,
des grues, déplacer un logement refait à neuf, installer le gaz et bien d'autres choses encore. J'ai donné de moi sans compter et
pendant ce temps, le Glaude a eu beaucoup de visiteurs, des promesses, mais rien de concret. Puis un jour, nous avons eu la visite
de gens qui venaient pour l'acheter. Ils ont fait les papiers, signé le chèque et ils sont partis sans même le visiter. Ils disaient l'avoir
vu en vidéo. Enfin, c'était réglé.
Sur le Rhin, il faut être au courant
Quand les travaux furent terminés sur le Cinna, nous avons commencé des colloques dans les villes. Le bateau était
souvent loué pour quinze jours ou pour un mois. Il nous est même arrivé d'aller sur le Rhin qu'on ne connaissait pas. Il pleuvait
sans arrêt. Le bateau avait 200 cv de puissance et il était ballasté avec du béton. Il y avait beaucoup de courant et nous étions
montants. En sortant d'une écluse, le bateau a pris le courant et nous sommes descendus d'un kilomètre avant de pouvoir le
remettre dans le sens montant de navigation. Avec les 200 cv qui donnaient à fond, on montait trois kilomètres à l'heure. Nous
sommes arrivés malgré tout à notre port en Allemagne. Nous sommes restés là quelque temps et nous avons continué notre
route.
Sac à terre sous les étoiles
Nous sommes également allés à Wasserbillig au Luxembourg. Au retour, nous avons appris que l'association ne pouvait
pas continuer à travailler avec le bateau car cela coutait trop cher. Nous avons été licenciés économiquement. On nous a proposé
une place de concierges sur Paris mais nous souhaitions revenir à Béthune dans le Pas-de-Calais. Là, il y avait une tante qui nous
a proposé d'acheter sa maison à un prix qui semblait raisonnable. Hélas, elle était dans un état affligeant. A quarante deux ans,
il fallait tout recommencer. On aurait put acheter une péniche et repartir. On en avait les moyens. Hélas, à cette époque, il n'y avait
plus de travail pour les 38 mètres. De plus, Eliane avait besoin de repos. Nous avons donc acheté cette maison et quand je l'ai visitée,
j'ai eu la migraine, une très forte migraine. Au travers du toit, on voyait le ciel. Le mur du pignon, servait d'abri à un nid de guêpes et
dans le plafond, il y avait un essaim d'abeilles. C'était complètement fou. A lire comme cela, c'est à croire qu'on cherchait la misère.
A chaque fois, on se laissait avoir par les sentiments. Alors, nous y sommes allés et nous avons fait beaucoup de travaux. Au bout
de cinq ans, la maison commençait à ressembler à quelque chose. Pour vivre, on a bricolé à droite et à gauche en contrat avec la
Mairie de Béthune. J'ai piloté l'automoteur Beffy qui appartenait à une association de mariniers. J'ai à nouveau retroussé mes manches
pour le mettre aux normes et on transportait des enfants et des personnes âgées des clubs du troisième âge. J'ai également été
employé à la ville pour faire l'entretien dans les maisons de retraite. Il y en avait pas mal à Béthune. Mon savoir-faire dans plusieurs
domaines a rapidement été reconnu et j'ai été muté dans une nouvelle maison médicalisée (une ehpad).
Et soudain, la révélation
A cette époque, on allait souvent dans les brocantes et les dépôts d'Emmaüs. Un jour, je suis tombé en arrêt devant une toile
inachevée qui représentait une péniche. Je l'ai achetée. Je l'ai longtemps regardée et j'ai décidé de la finir moi-même. Sans rien y connaître
en peinture, j'ai acheté de la gouache et des pinceaux et j'ai terminé le tableau. En faisant cela, j'ai inconsciemment réveillé quelque chose
qui était enfermé en moi depuis toujours. Puis petit à petit, j'ai évolué et la gouache a laissé place à l'acrylique. Les gens autour de moi ont
commencé à faire des commentaires sur mes toiles. Puis j'ai fait ma première exposition aux Fêtes de l'Eau de Béthune. Quand les premiers
visiteurs se sont approchés de mes toiles, je me suis échappé à l'extérieur.
Ma chapelle Sixtine dans une ehpad
Dans la maison médicalisée où je travaillais, il y avait de grands murs blancs qui me fascinaient, qui m'attiraient.
J'ai demandé l'autorisation à la directrice de pouvoir m'y exprimer. Elle connaissait ma peinture et elle m'a facilement accordé
un blanc seing. En prenant possession des lieux avec ma boîte à peinture, ces murs sont devenus ma chapelle Sixtine. Petit
à petit, les grands murs vides sont devenus le support de mes peintures et les visiteurs venaient voir mes œuvres. Ils m'encourageaient,
alors je me risquais à faire des fresques de plus en plus grandes. Aujourd'hui, le succès des expositions ne se dément pas et cela
continue à m'encourager. La retraite me donne l'occasion d'explorer cette voie d'expression tout en restant en relation avec ce qui fut
ma vie active, la batellerie.
Claude Delcloy
|

21 - Cinna, le dernier des bateaux à Lille

22 - Aux Fontinettes. Claude est alors capitaine de bateau à passagers. Les touristes sont au loin en cours de visite.

23 - Une des premières expositions des toiles de Claude.

24 - Une fresque murale de l'Ehpad

25 - Une fresque murale de l'Ehpad

26 - Une fresque murale de l'Ehpad
|