les fluviales de JPh. Lamotte - La batellerie de commerce

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Jean-Philippe Lamotte L'histoire d'un combat qui fut parfois naval

Avec les quelques rares souvenirs photographique de Jean-Claude Verrier


Vous avez une ou plusieurs anciennes photos de bateaux. Elles peuvent intéresser les familles de mariniers envoyez-les en prenant contact ici, nous les publierons dans ces pages





          Le Cayor d'origine était un 38 m dont il n'y a que deux exemplaires connus à avoir porté cette devise en commerce. Son ex-propriétaire Jean-Claude Verrier a mis le sac à terre depuis longtemps mais il est resté très présent dans le fluvial. Il est bien connu à la rédaction du magazine Fluvial où ses avis et conseil sont toujours les bienvenus. On ne le voit pas beaucoup parader sur les quais. Sa navigation actuelle se fait en grande partie sur un ordinateur avec lequel il traque partout sur le Web, le moindre site fluvial qui se trouve en 25 ème page de Google. Il en ressort parfois des images inconnues et magnifiques.


          Il est également très présent sur les forums où il vient au secours des naufragés du bricolage en apportant aux pénichards "la" solution quand personne n'en avait. Toutefois, l'été son ordinateur s'éteint et c'est sur un Rietaak hollandais de 12 m, baptisé Cayor troisième du nom, qu'il s'évade sur les canaux. Mais qui sait qu'il fut un grand combattant des égalités sociales dans le monde de la batellerie. Il se livre ici pour la première fois. Voici son histoire.

JPh-Lamotte          


       

Cayor
01 - Cayor sur le Canal du Nord en 1970

       


        En Décembre 1961……je fus libéré des obligations militaires et déposais mon paquetage à la gendarmerie de Pont à Vendin (62), heureux d’être enfin sorti indemne de ces 24 mois d’armée dont la moitié passée en Algérie mais surtout heureux d’embarquer enfin. J’allais vivre vraiment : NAVIGUER ! J’avais trouvé un patron qui me confiait en tant que Contremaître, un 38 m avec un contrat à la part (50/50). On prit possession sur Lille, ma femme et moi, du "Sermaize" une coque-moteur neuve qu’il fallait conduire à Andrésy pour la motorisation.


Je m’affrétais alors assez vite avec un transport de charbon depuis le rivage de Beuvry (PdC) pour Mantes la Jolie (78). Ce fut le début d’une aventure fluviale qui devait durer jusque Septembre 1974. Le voyage à la traction était une autre façon de naviguer car une péniche n’a pas les mêmes réactions qu’un bateau motorisé. C’était bien plus physique et les journées sont harassantes. Sur le canal de St Quentin, il y a des écluses jumelées et il fallait changer de bord pour emprunter l’écluse prête qui se présentait. Cela impliquait de ramasser le tirage (cordage) qui remontait tout boueux.


Il fallait alors l’enrouler pour le relancer au "mécano" qui l’accrochait au tracteur situé sur l’autre rive pour ensuite renouveler l’opération inverse une fois éclusé et retrouver le bon côté (l’avaterre) de la traction. Les efforts au "macaron" étaient rudes car le gouvernail était rallongé d’un safran (Lunette) afin de permettre un meilleur pilotage contrairement à l’automoteur qui, propulsé par la poussée de l’hélice, permet d’avoir un gouvernail plus court. A l’époque, les bateaux à la traction étaient nombreux et les attentes pour avoir un remorqueur afin de descendre l’Oise pouvaient atteindre la semaine.


       

Jean-Claude verrier
Jean-Claude verrier

J’avais réussi de contacter un Artisan patron du "Carmen" qui faisait du remorquage et le voyage fut ainsi terminé facilement pour venir ensuite assurer la pose du moteur aux ateliers de l’Oise à Andrésy (78).
        Deux mois de travaux pour installer un Willème-Deutz de 8 cylindres, 200 cv, attelé avec une boîte de char américain, récup des vestiges de la guerre 39/40. Embrayage du camion avec une pédale au plancher et un levier pour inverser les vitesses (marche avant et arrière). Rien à voir avec les inverseurs hydrauliques actuels mais c’était du rustique et du costaud. J’avais le goût des longs voyages et pendant une année, au gré des affrètements, nous avions traversé la France de part en part, nous retrouvant souvent dans l’Est pour finalement y bloquer un fort hiver en 62/63.

L'hiver 1962/63
        On venait d’Aubervillers, chargé de copeaux de fer pour Pont à Mousson et faisions route avec mes parents qui transportaient des céréales pour Strasbourg. Un premier blocage par la glace le 26 Décembre 1962 nous immobilisa 8 jours à Bar le Duc. Le jour de Noël la navigation était fermé, ce qui nous fut fatal car la couche de glace était trop importante pour l’affronter de nouveau sans risques pour les coques. Un redoux permit alors de reprendre la navigation après le passage des brise-glaces. On voyagea environ 8 jours, le gel s’intensifiant, on fut de nouveau bloqué dans la vallée de Toul à l’écluse 28 de Gondreville.

       


Le thermomètre affichait journellement les -15° jusque -20° parfois sans jamais remonter au-dessus de 0°. Janvier et février 1963 furent très longs, les plus froids que j’ai connus depuis l’hiver 1954. Les occupations étaient rares en dehors de casser la glace chaque jour autour de la coque et de faire les courses au village situé à 8 kms, deux fois par semaine. Pas de télé à bord à cette époque, juste les jeux de table pour passer les soirées avec l’occupation passionnante pour les femmes devant le nouveau-né, notre fils Eddy, né en Novembre 62. Nous étions cinq 38 m chargés dont un Hollandais "l’Alban", amarré derrière nous. Un jour au matin arriva une camionnette immatriculée aux Pays Bas. Deux mécanos descendirent en Salle des machines et entreprirent le démontage complet du GM, travail de titan dans un minimum de place. Ils y passèrent toute la nuit et le lendemain midi, le GM tournait de nouveau. Ce jour là, j’avais compris l’impressionnante différence de qualité de services que pouvaient offrir nos voisins Bataves par rapport aux entreprises Françaises….. Les deux mois passés à Andrésy me restaient en mémoire.

        15 mars 1963 ! Les moteurs tournaient enfin au sortir de cet hiver rigoureux qui n’en finissait pas au point de me demander si nous allions pouvoir repartir un jour. Première bassinée de glaces et il en aura fallu beaucoup d’autres afin d’en évacuer un maximum et pouvoir écluser le premier bateau. J’étais passé en tête afin de prendre en remorque le "Castel", bateau de mes parents dont les 50 cv ne permettaient pas une poussée suffisante pour naviguer dans cet amalgame de calotte glacière. Ce fut laborieux car des pans de glace entiers prenaient prise sous l’ancre avant, soulevant l’étrave, freinant la marche risquée au travers ces épaisseurs de glaces superposées. Nous avions mis plus de 6 h pour parcourir le premier bief et beaucoup de sueurs froides quand on entendait les chocs à l’hélice craignant la casse et l’arrêt forcé.

        On avait réussi à rejoindre la jonction avec la Moselle et se libérer de cet enfer glacé pour effectuer un voyage de palplanches de Richemont au Havre et retour avec du charbon sur Rouen en un mois alors que pour cette date mon père arrivait seulement à Strasbourg ! Le trafic fluvial était intense à cette époque et la traversée des Vosges avec des écluses rapprochées, qu’a supprimées le plan incliné de Arzviller, restaient un obstacle très difficile à franchir.

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1937, mes parents sur la Péniche

Devenir patron
        Un an contremaître, c’était assez, je voulais mon bateau, être patron et gagner plus, quoi de plus normal ? Après une recherche infructueuse de quelques mois (les ventes étaient rares à cette époque) le hasard me fit rencontrer des amis de mes parents qui vendaient un Plaquet, coque tractionnée de 1930 motorisée avec un Willème-Deutz, 6 cylindres de 150cv. L’affaire fut conclue rapidement en toute confiance car nous nous connaissions depuis toujours et même avant. Formidable époque où la parole donnée suffisait comme engagement, la poignée de mains valant promesse de vente. Après l’obtention d’un prêt sur 10 ans et l’aide de mes parents, on prenait possession du "Cayor" en Septembre 1963. Moment d’émotions, de bonheur qui dura quelques courtes années car la profession commençait à souffrir du manque de fret concurrencée par le Chemin de fer, subventionné par l’Etat et la Route qui se développait rapidement.

        Le premier voyage Harnes-Billancourt se fit avec 330 Tonnes de charbon. Plein la panse, le "Cayor" effectua ce transport suivi de beaucoup d’autres avec des périodes de chance et de malchance au niveau des résultats et malgré mes choix toutes destinations pour ne pas rester en attente comme le pratiquait les anciens. Pour cela que je m’étais attaché à équiper mon bateau pour effectuer des transports internationaux en Allemagne, en Hollande et en Belgique.


       


1968 graves et désillusions
        Mai 68 me fit entrevoir une première approche du monde Syndical. On avait réussi à terminer le voyage de soja en provenance de Hollande (Zwindrecht-Mâcon) et venir s’installer dans le barrage de Chalons sur Saône. La reprise après un mois de grève ne nous avait pas enrichi, bien au contraire. Tant bien que mal, on commença à se renflouer mais surtout à se rendre compte que le bénéfice n’était pas à la hauteur des efforts fournis. En 1972, écœuré du système et devant la nécessité de faire un choix qui était soit de passer au poussage et doubler le tonnage, soit de quitter le métier. Je décidais alors de partir, estimant qu’en regard des capitaux investis, ce métier ne garantissait pas un gain suffisant en rapport avec les heures fournies à deux, ma femme et moi, avec aujourd’hui une retraite pour deux, proche du minimum vieillesse !

Le syndicalisme
        J’avais mis le bateau en vente à peu près en même temps que je découvris en Bourse de Paris un militant d’un mouvement National des Commerçants Artisans : le Cidunati. J'étais subjugué par la déferlante de ce mouvement animé par un cafetier de l’Isère. La révolte se situait au niveau de l’assurance maladie rendue obligatoire depuis 1968, je prenais à bras le corps cette démarche syndicale et je m’engageais à fond.
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Je voyais là un moyen de se faire entendre auprès des Pouvoirs Publics et de sauver la voie d’eau Artisanale, ni plus ni moins ! La foi m’aveuglait et je militais partout, distribuant des tracts, vendant le journal du mouvement et organisant des réunions. J’allai même jusqu’à confier ma Renault 6 pour la faire peindre aux couleurs Orange du "Cidunati Batellerie". Ma femme était outrée de me voir ainsi. Entiché d’une telle foi, c’était pire qu’une maîtresse ! Cela me coûtait cher et je n’avais pas de jouissance, seulement des critiques, des jalousies d’individus peu au courant du temps et de l’abnégation qu’il faut pour défendre les autres. Mais en peu de temps, j’avais beaucoup appris et sur beaucoup de choses : le social, les rouages du commercial, le relationnel avec le Ministère, la nature et l’esprit du travailleur indépendant dont je suis d’ailleurs profondément imprégné. Tel un ras de marée, ce mouvement gâce à ma farouche volonté et l’aide de quelques fidèles militants, s’implanta dans la Batellerie où je fus élu le premier Secrétaire. Pendant deux ans on mènera des actions plus ou moins spectaculaires (au grand dam des syndicats de l’époque) comme le barrage de la Seine au Pont de la Concorde lors du vote de la loi Royer. (Pas moins de 35 Automoteurs furent nécessaires pour effectuer le barrage mais d’autres étaient venus en renfort de toutes parts). Il y eut des opérations coup de poing comme l’occupation de bureaux d’affrètement ou des barrages de 48 h sur le canal Maritime de Tancarville.


Il y eut également la grève des péages, mais elle fut plus risquée celle-là. Elle avait fortement étonné les responsables de l’ONN et la réponse ne se fit pas attendre en bloquant un bateau avalant aux écluses de Port à l’Anglais en amont de Paris. Ce fut la mise à feu et la réaction du mouvement fut instantanée. Avec quelques militants, on était venu rencontrer le Directeur de l’ONN qui refusait dans un premier temps de nous recevoir. Devant notre bruyante détermination avec menace d’occupation des locaux, on finit par obtenir un laissez-passer du Directeur permettant alors au marinier de reprendre sa route sans encombre.

        En avril/mai 1973, une grande grève se déclencha et des barrages s’établirent partout. Mon bateau se trouvait en première ligne à Dorignies. J’étais prêt à tout et les réunions se succédaient au Ministère, impliquant des allées et venues coûteuses. Un grand rassemblement eut lieu à la Mutualité où fut développé un projet de structure commerciale qui ne verra pas le jour, faute d’entente entre les différents syndicats. Deux mois de grève pour finalement obtenir un accord très contre versé avec les syndicats traditionnels. La remise en route se fit avec des déceptions et un porte-monnaie vide. On ne voyait pas comment on allait s’en sortir. Je continuais néanmoins à assurer mes responsabilités syndicales tout en effectuant quelques voyages qui assuraient tout juste l’équilibre du foyer.


Plusieurs fois, je devais m’absenter en cours de route, laissant alors la barre à mon épouse qui achevait la journée seule à bord.

La vente de Cayor
        C’est alors qu’au début de 1974 se présenta un acheteur pour le "Cayor". Je n’y pensais plus pendant ces deux années de galère et ce projet refaisant surface. Nous étions décidés à quitter ce métier sans regret, même avec aucune situation de remplacement en vue. Nous pensions qu'un poste fixe à terre serait nettement plus profitable pour les enfants.

        En septembre 1974, soit 11ans après l’achat du "Cayor", on abandonna la profession vers une autre aventure dont je ne me suis pas trop mal sorti compte tenu des difficultés rencontrées. Néanmoins, j’ai toujours conservé dans mon cœur l’envie de naviguer et c’est vers la plaisance et les convoyages que je refis connaissance avec la voie d’eau quelque temps après. Cette fois je savourais pleinement les plaisirs du bateau en dehors d’un métier difficile, qui a évolué et qui ne ressemble plus du tout à celui que j’ai connu.

Jean-Claude Verrier          

       

Cayor
06 - Le Rietaak, Hollandais de 12m avec lequel JC. Verrier sillonne les canaux.

       

On en a parlé sur le forum d'Aquanomade

Auteur : Luxembourg - Sujet : "CAYOR", et JC Verrier - Ajouté le : 24/11/2010 22:10
Message :

Bsoir,
On lui devait bien une petite présentation spéciale, Jean Philippe Lamotte l'a fait.

http://www.jph-lamotte.fr/files/bne-cayor.htm

Slts aux Nomades.


Auteur : Yves - Ajouté le : 25/11/2010 08:34
Message :

lecture passionnante, d'un sujet passionné


Auteur : Serge (ZEN) - Ajouté le : 25/11/2010 17:26
Message :

Chapeau bas !
Serge qui essaie de rester ZEN

       

Auteur : JoeBu-VanGogh - Ajouté le : 29/11/2010 17:59
Message :

Je viens de lire l'article de J.Claude, belle mémoire de la batellerie ! Bravo.
Jean-claude est ce que je peux le mettre en lien sur le site de Van Gogh ?

Bonne soirée
Joëlle


Auteur : Jean Pierre (Tabatha) - Ajouté le : 29/11/2010 20:25
Message :

Hel'eau tout le monde,
bel article en vérité je me suis régalé......

M&eacirc;me question que Joëlle pour mettre un lien sur mon site car cela va sûrement intéresser nombre de visiteurs.

Bonne soirée
Jean-Pierre
Saint-Jean-de-Losne en direct : http://www.letabatha.net/



Auteur : Luxembourg - Ajouté le : 29/11/2010 20:41
Message :

Bsoir,
La modestie de Jean-Claude l'empêchera de répondre.....
Je me suis permis de vous mettre le lien de l'article, en n'oubliant pas de vanter, sur notre blog, le travail que fait JP Lamotte sur son site.
La "publicité" ne peut que lui faire plaisir (je parle de JP L) ...
C'est la reconnaissance du travail bien accompli, allez-y............ !!!
Slts aux Nomades.
Florence et Xavier